Opinions

Une opinion d'André Lambert et Louis Lohlé-Tart. Démographes (Association pour le Développement de la Recherche appliquée en Sciences sociales), anciens chercheurs au Département de démographie de l'UCL.

Pour certains, il allait y avoir des centaines de milliers de morts, de nombreux malades, et pendant longtemps, sans compter bien d’autres nuisances, par exemple la mise hors production de territoires importants. Soyons clairs : Tchernobyl est une vraie catastrophe et la démonstration qu’à côté d’une indéniable utilité, les technologies de pointe, particulièrement celles du domaine nucléaire, représentent aussi un réel danger.

Se faire peur

Remarquons d’abord, que d’une manière générale, la majorité des humains aiment se faire peur en imaginant des massacres de grande ampleur ou des lendemains apocalyptiques, à côté d’une minorité de minimalistes, voire négationnistes, virulents et de mauvaise foi. La catastrophe de Tchernobyl n’échappe pas à ces prises de position contradictoires, mais il y en a d’autres : ainsi, quelque temps plus tard, on nous a annoncé des milliers de morts de "la vache folle" mais on n’a recensé que quelques dizaines de cas ! On nous a annoncé des millions de morts au Congo, du fait du conflit avec l’Ouganda et le Rwanda mais on ne parvient pas à les valider par des traces physiques ou statistiques. A l’inverse, on connaît bien les opinions des négationnistes du génocide perpétré au Rwanda, et bien avant, de ceux des Juifs et des Arméniens. Et que dire des conséquences, qui pour certains seraient apocalyptiques, de l’afflux actuel de migrants et de réfugiés sur le sol européen ?

Etude dérangeante

Revenons à Tchernobyl : deux démographes sérieux ont publié, l’un dans une revue très sérieuse, l’autre dans un congrès respectable, des analyses dérangeantes pour les tenants de l’hypothèse d’une immense catastrophe humaine. On peut difficilement imaginer que les comités directeurs de cette revue et de ce congrès aient été abusés par des scientifiques malhonnêtes. L’un souligne, à propos de la Biélorussie, pays le plus touché par l’explosion nucléaire, que les deux premières causes de décès, analysées depuis 1965, sont les maladies cardio-vasculaires et les morts violentes; au terme de son analyse, l’auteur conclut que "(cela)… va à l’encontre de l’idée répandue en Biélorussie selon laquelle la catastrophe de Tchernobyl serait responsable d’une augmentation de la mortalité par cancer; seul un accroissement des cancers de la thyroïde chez les enfants a pu être scientifiquement démontré". L’autre démographe observe dans la population évacuée de la ville de Pripiat, voisine de la centrale, plus de cas de cancers, de maladies des systèmes endocriniens et circulatoires et de désordres mentaux que dans des entités comparables, mais souligne qu’au total, les indices synthétiques de santé y sont meilleurs qu’ailleurs.

Conséquences tardives ?

Pour d’autres scientifiques, les conséquences de la catastrophe se manifesteront surtout dans quelques générations. Mais parmi ces experts, on en trouve qui n’excluent pas la possibilité que les modifications génétiques éventuelles pourraient être bénéfiques parce qu’elles favoriseraient les adaptations à des conditions évolutives du milieu plus agressives. Ils ajoutent qu’il est hautement vraisemblable que des circonstances comparables se sont déjà produites au cours de l’histoire du vivant sans le conduire à son extinction. La conséquence pourrait être non pas une surmortalité mais une adaptation progressive de la fécondité avec sélection d’une population plus "résistante".

D’autres encore soulignent que les instances de validation "officielles", internationales ou non, privées ou publiques, ont souvent écarté sans les examiner une série de travaux alarmants, très partiels et provisoires sans doute, mais qui approchaient la thématique de la mortalité, étaient rédigés en russe, rarement traduits et donc restés confidentiels.

Obscène cacophonie

Comment expliquer ce qui apparaît comme une obscène cacophonie ? Deux hypothèses au moins nous semblent devoir être avancées.

D’abord, nous pensons que les divers intervenants n’ont pas tous le même instrument de mesure : ainsi, les personnels médicaux peuvent être à juste titre effrayés de voir la multiplication des cas de décès de bébés mal formés ou cancéreux. Mais pour les démographes, cette multiplication ne modifiera en rien le niveau de mortalité si par ailleurs les décès totaux n’augmentent pas. Or, force est de constater que jusqu’à maintenant, les décès totaux dans les zones contaminées n’ont pas évolué de manière différente de ceux des zones épargnées par la catastrophe. Il nous semble que les méthodes de mesure des experts doivent toutes être considérées, tant celles des "médicaux" que des "démographes". Dans cette optique, il n’est pas sot de considérer qu’en Biélorussie, et depuis bien avant 1986, l’alcoolisme est immensément plus mortel que l’atome, mais pas aussi spectaculaire…

Ensuite, certains experts, particulièrement les physiciens nucléaires ou les biologistes partent de raisonnements scientifiques de type théorique : se basant par exemple sur l’observation de premiers effets de l’émission de substances radioactives, et connaissant bien les paramètres de développement de ces substances, leur nocivité et leurs durées de vie, ils déduisent des nombres probables de morts. On en a eu une illustration lors de l’épisode dit de "la vache folle" où on a cru pouvoir prédire une évolution exponentielle à partir du comptage des premiers cas de personnes contaminées; mais cette courbe exponentielle ne s’est jamais concrétisée. La démarche des démographes cités plus haut est toute différente de celle des physiciens et des biologistes : ils n’ont aucun modèle prédictif et "se contentent" d’observer les faits. Dans le cas de Tchernobyl, ils ne parviennent pas à mettre en évidence un quelconque effet mortifère dû à la catastrophe; cela les étonne eux-mêmes.

Pas une négation des victimes

Cette "non-évidence" des démographes n’est pas une négation de la gravité de l’explosion nucléaire à Tchernobyl ni de ses conséquences horribles pour les victimes, au premier rang desquelles on doit mentionner les liquidateurs de la centrale, que Svetlana Alexievitch a célébrés dans "La supplication".

Nous pensons donc qu’il faut "raison garder" : la catastrophe de Tchernobyl ne signe pas l’arrêt de mort de l’humanité, même pas celle des habitants des régions très contaminées autour de la centrale nucléaire; mais il faut aussi "garder des doutes" à la fois sur la temporalité des conséquences, sur la fiabilité de nos installations industrielles, nucléaires et autres, et sur la croyance trop souvent aveugle dans la pérennité du progrès et l’inéluctabilité de notre marche vers des lendemains qui chanteraient…

Pour se donner un éclairage diversifié sur cette problématique, citons, parmi l’abondante littérature consacrée au sujet, les quatre références suivantes :

Alexievitch Svetlana, "La supplication, Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse", 268pp, JC Lattès, 1998

Grigoriev Pavel, "Crise sanitaire et tendances de la mortalité par cause en Biélorussie (1965-2008).", Population1/2012 (Vol. 67), p. 7-39.

Meslé France and Poniakina Svitlana, "Prypiat died - long live Slavutych : Mortality profile of population evacuated from Chernobyl exclusion zone", Chaire Quetelet, UCL-2012

Molitor Marc, "Tchernobyl; déni passé, menace future ?", 275 pp, Editions Racine, 2011.

(1) www.adrass.net