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Le terrorisme est intolérable aux écrivains qui oeuvrent pour la paix, mais les mesures antiterroristes ne le sont pas moins quand elles servent à justifier l'injustifiable

Présidente du P.E.N. Club francophone de Belgique. Présidente du Comité des Ecrivains emprisonnés pour délit d'opinion.

Liberté d'expression et censure sont les deux thèmes sous-jacents aux débats de l'important Congrès de Mexico (1) qui a réuni plus de deux cents participants, la plupart journalistes et écrivains du monde entier, d'Azerbaïdjan et même de Mongolie.

L'idée de liberté d'expression est liée à celle de démocratie. Depuis l'avènement de George Bush au pouvoir, nous savons que seule sa démocratie est la bonne. Il faut donc l'imposer à la planète. Mais, comme me le faisait remarquer Madame Aïcha Belarbi, ex-Ambassadeur à Bruxelles, fondatrice des droits de l'Homme à Rabat: «Y a-t-il un modèle universel de démocratie? Celle qui semble si évidente aux Occidentaux, peut-elle être applicable au Maghreb musulman? A la constitution chinoise? A l'Afrique noire?»

La question de la liberté d'expression, si chère aux poètes, aux journalistes et aux écrivains de tous pays, s'impose avec plus de force encore depuis le 11 septembre. Le Comité des Ecrivains en Prison avait envoyé un questionnaire aux Centres afin de connaître l'incidence de l'événement sur la liberté de penser et de s'exprimer: le Parlement de votre pays a-t-il légiféré de nouvelles mesures? Existe-t-il un «climat anti-terrorisme» qui empêche parfois les écrivains à s'exprimer librement? Si oui, quel est l'impact d'un tel climat? etc. Ce questionnaire a abouti à un rapport de 49 pages éloquent. Celui-ci a relevé les problèmes de liberté d'expression dans 35 pays et conclu qu'il est plus dangereux d'être écrivain ou journaliste après le 11 septembre qu'avant. Le fait même de s'intéresser à ces questions peut envoyer le journaliste trop curieux en prison. Le climat anti-terroriste international permet à des gouvernements d'affirmer que tel mouvement pour l'indépendance est lié à Al-Quaeda et doit être écrasé comme «terroriste». Certains pays justifient ainsi la suppression de toute opposition. Il y a brouillage entre les concepts terroristes et séparatistes par exemple en Chine, Russie, Espagne, Turquie et Royaume-Uni. Le flou de la définition de «terrorisme» permet des répressions souvent arbitraires, car, dans les choses humaines, tout est affaire de langue.

Depuis le 11 septembre, de nouvelles dispositions antiterroristes ont été ajoutées au code pénal de bien des pays, comme la Chine, l'Australie, le Maroc, l'Ethiopie, l'Indonésie, l'Inde, des gouvernements d'Asie et d'ailleurs qui prennent le train en marche de cette «guerre» anti-terroriste. Le terrorisme est intolérable aux écrivains qui oeuvrent pour la paix, mais les mesures antiterroristes ne le sont pas moins quand elles servent à justifier des guerres préventives, des destructions ou à couvrir les mensonges des gouvernements et des médias destinés à manipuler l'opinion publique. Entre terrorisme et anti-terrorisme les écrivains ont une marge de plus en plus réduite pour jouir de leur droit à une parole libre. C'est pourquoi, se basant sur leur charte qui engage ses membres à combattre les abus d'une presse libre, tels que les publications délibérément mensongères, la falsification et la déformation des faits à des fins politiques et personnelles, ils ont voté à Mexico une recommandation sévère à l'encontre des graves menaces du terrorisme et du «climat anti-terroriste international» pesant sur les écrivains.

Ce congrès a généré des moments d'émotion: la naissance d'un Centre P.E.N. en Afghanistan, grâce à l'action du Norvégien Eugène Schoulgin. La déléguée afghane, voilée, a été ovationnée: «Ce Centre est une fenêtre sur le monde pour voir et être vus, a-t-elle déclaré, mais l'autocensure est inévitable si les écrivains afghans veulent survivre physiquement.» On a pu applaudir le général mexicain José Francisco Gallardo condamné à 28 ans de prison et libéré après 8 ans par le président Fox, sous la pression internationale des droits de l'homme et du P.E.N. Club. Ce général avait proposé dans un journal une réforme de l'armée afin que celle-ci reste dans les casernes et que le pouvoir revienne aux civils. Bien que la liberté d'expression soit inscrite dans la constitution mexicaine, le gouvernement lui avait fait savoir qu'il ne pouvait pas utiliser ce concept pour écrire un article qui déplaisait aux autorités. On l'a condamné sous un prétexte fallacieux. Devant l'Assemblée, sa femme et ses enfants ont apporté des caisses contenant 35.000 lettres des différents centres que, lors de sa libération, les geôliers lui avait rendues, non ouvertes.

Outre les innombrables arrestations et enfermements arbitraires, ont été recensés une dizaine d'assassinats d'écrivains et de journalistes durant l'année écoulée: 2 au Brésil, 3 en Colombie, 2 en Inde, 1 en Côte d'Ivoire, 1 au Népal, 1 aux Philippines, 1 au Pakistan, 1 en Russie.

Dans une atmosphère parfois houleuse, les délégués ont voté des résolutions condamnant les attaques contre des écrivains au Vietnam, en Tchétchénie, Biélorussie, Chine, Tibet, Cuba, Iran, Myanmar, Ethiopie, Algérie, Syrie, Tunisie, Turquie, Ouzbékistan, Zimbabwe, Colombie, Brésil, Mexique, Guatemala... Une liste impressionnante d'écrivains et de journalistes arrêtés dans ces pays circule.

Pour ces délégués, il est parfois difficile de souscrire à la charte du P.E.N. quand son pays est pointé du doigt. Signalons le courage du délégué russe vis-à-vis de la politique de Poutine envers les Tchétchènes et celle de sa politique intérieure, dangereuse pour la démocratie. Reconnaissons l'honnêteté du Centre américain qui a présenté une résolution sur les Etats-Unis qui abusent de la loi «USA Patriot», donnant lieu à des interprétations et des applications minimalisant l'exercice normal du droit à la liberté d'expression. D'autres résolutions ont été proposées comme sur l'avenir de toutes les langues qui assurent la diversité humaine... ou, sur l'Italie (dont le pouvoir est concentré entre les mains d'une seule personne)...

Reflétant les «accords de Genève», la résolution contre la construction du mur entourant les territoires palestiniens et réduisant les libertés a failli être «reportée à plus tard». Sous la pression de l'assemblée, elle a été votée et acceptée par 2/3 des voix, malgré un réquisitoire véhément du représentant israélien.

Ces résolutions seront envoyées aux Présidents et au gouvernement des pays concernés. Certes, une telle association mondiale d'écrivains n'a pas le pouvoir de décision sur les gouvernements, mais elle a celui d'agir, si peu que ce soit, sur l'opinion et de faire entendre à la face du monde la voix de ses intellectuels.

Nadine Gordimer et Mario Vargas Lhosa ont pris part aux discussions des délégués, sans avoir le droit au vote. Nadine Gordimer a plaidé pour les femmes kidnappées, torturées, assassinées à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Il y eut aussi échange, une fois encore, à propos de Ingrid Betancourt retenue par les Farcs. Son cas ne concerne pas le P.E.N. Club, car elle a été kidnappée pour ses idées politiques et non pour les idées humanistes qu'elle défend dans son livre.

Après l'effervescence des débats, le soleil, la rumeur de la ville et une gigantesque manifestation, retenue par un mur de policiers, nous ont plongés dans un autre monde, celui des couleurs et des slogans: non à la globalisation. La patrie n'est pas à vendre. Devant une pancarte affichant l'image d'un petit chien: «le Fox terrier de Bush» (2), nous avons bien ri! Comme aurait pu dire Ionesco: où il y a de l'humour, il y a de l'humanité.

(1) Congrès du P.E.N. Club International à Mexico du 21 au 28 novembre 2003. Le P.E.N. Club (Poète, Essayiste, Nouvelliste) est une association internationale d'écrivains dont le Centre est à Londres et qui lutte pour tenter de libérer des écrivains emprisonnés pour délit d'opinion.

Rens: Tél/Fax.: 02.731.48.47. ou E-mailhuguette.db@skynet.be

(2) En référence à Vicente Fox Quesada, prédient actuel du Mexique.

© La Libre Belgique 2003