Opinions
Une chronique de Marie Thibaut de Maisières.

Quand Minassian se positionne en victime des femmes au point de tuer, cela m’interpelle. Le sexisme me fait peur.

Un attentat terroriste misogyne a eu lieu à Toronto il y a un mois. Alek Minassian a tué dix personnes "pour se venger des femmes" . C’est plus que Mohammed Merah, plus que Medhi Nemmouche. La presse n’en a pas beaucoup parlé. Bizarrement, le terrorisme misogyne ne fait pas vendre de papier; le sexisme ne fait pas peur. Moi, la misogynie et le sexisme me font peur.

Statistiquement, j’ai 7 % de chances d’être violée sur mon lieu de travail et 12 % de chances d’être battue à la maison. Si je suis un jour assassinée, ce sera vraisemblablement par mon mari. Si ce n’est pas lui, ce sera quand même (à 98 %) un homme (1). Donc quand Alek Minassian se positionne en victime des femmes (et particulièrement des féministes) au point de tuer, cela m’interpelle. Pour ne pas mourir idiote, je me suis plongée dans les revendications du groupe idéologique dont il se revendiquait, les "Incel", les célibataires involontaires.

Depuis un mois, j’ai lu, j’ai vu, j’ai écouté. Le principal grief de la mouvance Incel est qu’il est difficile, quand on n’est pas un "Chad" (un mâle alpha), de coucher avec une "Stacy" (une jolie fille). Franchement, et sans la moindre ironie, je compatis ! Correspondre au modèle de virilité quand on est fragile, pas beau, pas riche et pas bien dans sa peau, cela doit être douloureux. Mais je ne vois franchement pas en quoi les féministes sont responsables de cela ! Avant la pilule, l’IVG et la libération sexuelle conquise par elles, c’était bien pire. De plus, ce ne sont certainement pas les féministes qui critiquent les femmes qui couchent avec beaucoup d’hommes et glorifient les hommes qui ont de nombreuses partenaires. Créant, en effet, un souci arithmétique entre les genres.

Au-delà des Incels (et de leurs extrémistes morbides), je me suis plongée dans les revendications des masculinistes (audibles, pas celles où ils prônent la légalisation du viol) et, quelle ironie, j’ai réalisé que la solution à leurs revendications est : plus de féminisme, pardi !

En effet, d’après les MRA (activistes des droits des hommes) aux Etats-Unis, 78 % des suicidés sont des hommes (2). Solution des féministes à cette iniquité : offrez des poupées à vos fils pour leur enseigner l’empathie et encouragez-les à exprimer leurs sentiments. Adolescents puis adultes, cela les aidera à mieux supporter les épreuves. Les MRA dénoncent l’injustice : les hommes constituent la quasi-totalité des décès pour la patrie. Bien d’accord. Les féministes américaines militent justement pour que l’armée recrute plus de femmes. Les MRA se plaignent que les tribunaux américains les empêchent de s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants après les divorces. En Belgique, les féministes militent pour un allongement du congé de paternité et ce sont elles qui se sont battues pour mettre en place l’hébergement égalitaire dans la loi (qui est encore peu demandé par les pères d’ailleurs).

Il y a l’épineuse et complexe question de l’échec scolaire. D’après les MRA, 2/3 des personnes qui sortent de l’école sans diplôme sont des garçons (ce qui n’empêche pas les hommes de représenter 95 % des CEO des grosses entreprises aux Etats-Unis). C’est un souci, en effet. Les hommes ont quitté le corps professoral au fur et à mesure que le statut des enseignants baissait. De plus, les garçons, considérés comme plus turbulents, se doivent de l’être pour correspondre au modèle de virilité, ce qui les empêche de se concentrer. Là non plus, ce n’est pas la faute des féministes. Elles sont contre les stéréotypes de genre.

Enfin, les MRA revendiquent un droit de regard du géniteur dans les avortements. Ils se disent dépossédés de la décision de la reproduction. Ça tombe bien, les féministes se plaignent que les pharmaceutiques n’investissent pas assez dans la recherche pour une pilule pour les hommes et elles militent pour un plus large recours à la vasectomie.

Chimamanda Ngozi Adichie nous dit : "Le féminisme fera accéder les hommes à leur pleine humanité." Quelle tragédie qu’Alek Minassian n’ait pas lu ses livres !

(1) Viol: sondage réalisé en 2014 auprès de 2 000 Belges par Amnesty International. Violence conjugale : chiffre de la campagne Fred et Marie.

(2) Dans le film "The Red Pill" réalisé par Cassie Jaye sur les MRA.