Opinions

Une chronique de François De Smet.

Depuis le début des attaques terroristes en Europe, l’état mental des principaux intéressés fait l’objet de toutes les attentions. Des terroristes ou de "simples" déséquilibrés ? Des radicalisés fondamentalistes ou des âmes frustrées ? La vérité n’est pas confortable : nous ne savons pas vraiment à qui nous avons affaire.

Certains étaient partis en Syrie, d’autres non. La plupart sont nés en Europe et en possèdent l’une de ses nationalités, quelques autres non. Certains étaient de fervents pratiquants, mais beaucoup se sont radicalisés en un temps record. Certains étaient connus de la justice, d’autres non. Certains faisaient partie du même réseau, d’autres se sont rencontrés juste avant leurs actes, tels les meurtriers du prêtre de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray. Certains sont issus de quartiers défavorisés, mais pas tous - et l’histoire récente, de toute façon, regorge d’exemples de terroristes hautement diplômés. A part le fait, à ce jour, qu’il s’agisse exclusivement d’hommes se revendiquant d’une allégeance à un groupe revendiquant une vision dévoyée de l’islam, il n’existe pas de portrait type.

A qui avons-nous affaire ?

Logiquement, le débat tourne donc autour de la question de savoir si nous avons affaire à des "fous terroristes" ou à des "terroristes fous". Dans la première hypothèse, il s’agit de déséquilibrés et de frustrés qui ont été opportunément aspirés par une logique fanatique. Dans la deuxième, il s’agit de soldats exécutant leurs basses œuvres en toute froideur rationnelle au nom d’une idéologie qui posséderait une nature totalitaire.

Très vite, s’invitent dans les conversations des comparaisons avec les précédents non-musulmans : en général, Anders Behring Breivik (meurtrier de 77 personnes en Norvège en 2011) ou Andreas Lubitz (copilote de la Germanwings ayant précipité son avion dans les Alpes avec 149 personnes à bord) sont invités à la fête. Si la poêlée de fanatiques attaquant l’Europe depuis deux ans sont des terroristes, pourquoi ces deux autres-là ne le seraient-ils pas ?

La détermination des motifs et des circonstances, pour toute société, est ressentie comme essentielle pour pouvoir identifier la menace, lui donner corps, et la découper selon un schéma cause-effet. Ici, il semble possible de faire simple : la plupart des actes terroristes sont des tueries de masse, mais toutes les tueries de masse ne sont pas du terrorisme. Pour être qualifié de terroriste, un acte ne doit pas avoir le meurtre comme fin mais comme moyen, au service d’une idéologie. Le but du terroriste n’est pas tant de tuer des individus que de terroriser les vivants et de faire parler de lui. Le nombre compte moins que l’image. C’est ainsi que le meurtre du père Hamel peut être qualifié de terroriste, alors que le suicide de Lubitz ne l’est pas. On pourrait par contre assez logiquement classer Breivik comme terroriste, même si la "cause" politique qui l’animait n’est partagée que par lui.

De la petite frappe au fanatique

En ce qui concerne Daesh, la polémique devient idéologique : est-ce une religion qui inspire de tels actes ou est-ce la faiblesse, le parcours, la frustration des personnes concernées qui se parent opportunément d’oripeaux religieux ? Pour reprendre la désormais célèbre formule de l’anthropologue Olivier Roy : s’agit-il d’une radicalisation de l’islam ou d’une islamisation de la radicalité ? Nous sommes trop dans l’événement pour répondre.

La particularité de la "franchise" de terreur ouverte par Daesh est qu’elle regroupe des profils délibérément différents, de la petite frappe voulant prouver une immortelle virilité au fanatique le plus extrême. Cela explique la difficulté de classement actuelle : l’instrumentalisation d’une religion par des assassins n’ayant pour certains jamais ouvert un Coran est évidente; mais répéter que tout ce qui arrive depuis l’affaire Merah "n’a absolument rien à voir avec l’Islam" est aussi absurde que d’exonérer le christianisme de tout lien d’inspiration avec le Ku-Klux-Klan ou l’Inquisition.

Il reste que cette liaison inédite entre frustration et idéologie produit un cocktail létal prenant comme pivots privilégiés des âmes fragiles. Si le terrorisme fonctionne aussi bien, c’est parce qu’il existe, au sein même de notre société occidentale, une fascination quasiment pornographique pour la destruction (voir, à ce sujet, la récente Théorie du kamikaze de Laurent de Sutter) et pour la peur de l’ennemi intérieur infiltré. A chaque attentat, les médias s’emploient, généralement avec le soutien et la bénédiction des autorités, à fournir le maximum d’informations sur nos agresseurs : nom, domicile, âge, origine, histoire. Quoi de plus normal, a priori, pour une société qui a fait de la transparence l’une de ses principales valeurs démocratiques.

C’est le moment de rester forts

Récemment pourtant, dans le "Standaard", le psychiatre français Richard Rechtman émettait l’audacieuse considération suivante : les "soldats" qui commettent des actes terroristes, qu’ils soient envoyés, franchisés ou récupérés par Daesh, espèrent justement que leurs noms seront connus, qu’ils seront célébrés pour leurs actes, et que telle sera - en sus des très hypothétiques 72 vierges - la forme d’immortalité qui récompensera leur bravoure. Cet appétit de notoriété, soit dit en passant, possède l’avantage de valoir dans toutes les hypothèses : qu’ils soient fanatiques religieux ou simples âmes frustrées, ces hommes sont manifestement tous en quête d’une forme de reconnaissance narcissique par leur acte.

Rechtman propose donc que les médias cessent de donner les noms des terroristes, non seulement parce que ce fantasme de notoriété participe à l’incitation au passage à l’acte, mais aussi parce que cette médiatisation fait partie des plans de Daesh : célébrer les "héros", semer la haine et la division au sein des sociétés occidentales, et inspirer par contagion d’autres candidats potentiels. Anonymiser les terroristes aurait ainsi un double mérite : limiter l’effet "bombe à fragmentation" identitaire, en cessant l’inévitable stigmate sur toute une population arabo-musulmane, et anéantir les espoirs de gloire post-mortem des candidats terroristes.

Aussi louables soient ces objectifs, il n’est guère sûr qu’il faille les faire passer avant la liberté d’informer. On ne peut toutefois qu’être sensible à contrer la nature "publicitaire" du terrorisme. La société occidentale, dans l’ensemble, résiste jusqu’ici plutôt bien aux invitations à la guerre civile de Daesh au regard des coups qu’elle encaisse, avec peu de "représailles" extrémistes envers la communauté musulmane. Mais elle tangue sous la tentation du simplisme au fur et à mesure des blessures qu’elle reçoit.

C’est le moment de rester forts et de ne pas brader nos principes démocratiques. Cela implique de continuer à respecter les droits fondamentaux, en ce compris des pires individus, de ne pas tomber dans le langage du clash des civilisations et, accessoirement, de ne pas trouver normal que la presse diffuse l’identité d’un mineur, aussi répréhensibles ses actes soient-ils, en contravention avec les lois de protection de la jeunesse. Car à chaque fois que nous montrons que nous avons peur, à chaque fois que nous faisons croire que c’est "eux" contre "nous", nous cédons du terrain. Nous monter les uns contre les autres, rappelons-le, n’est pas seulement le seul programme du terrorisme; c’est aussi son seul espoir face à l’inexorable retour au néant d’où il provient.

Introduction et intertitres sont de la rédaction.