Opinions

Comme les ouvriers d'usines, attelés à une seule tâche, perdent de vue le produit fini, la division rationnelle du secteur porcin entraîne une perte de responsabilité. D'où ces euthanasies de porcs "par précaution".

Une opinion de Dounia Tadli, anthropologue de la nature.


Le 13 septembre dernier, un foyer de peste porcine africaine a été confirmé en Province du Luxembourg. Des mesures ont rapidement été prises : délimitation d’une zone de 65 000 ha interdits à la chasse jusqu’au 15 octobre, où les chasseurs reprendront sans doute leurs fusils de plus belle…

Si la peste ne concerne que la faune sauvage pour le moment, les conséquences ne se sont pas fait attendre dans le milieu de l’élevage : le 20 septembre, un naisseur luxembourgeois s’est vu dans l’ "obligation" de faire abattre 250 porcelets. Les animaux étaient pourtant sains, mais le maillon suivant de la longue chaine, l’ "engraisseur", a fait défaut en refusant d’acheter le lot. Le naisseur jouant son rôle – faire naître des animaux – l’arrivée d’une nouvelle portée était imminente, et la cohabitation de ces nombreux porcelets ne pouvait se faire en respectant le "bien-être animal". Et de toute façon, d’un point de vue économique, "ça n’a pas de sens de les nourrir pour ne pas pouvoir les écouler", comme nous l’indique le secrétaire général de la FWA. Le naisseur en question est donc soutenu par son secteur, et plus largement par le gouvernement belge qui s’inscrit dans cette même logique. Monsieur Ducarme a en effet décidé de faire euthanasier quelques 4000 porcs de la zone sécurisée, par "précaution" en vue d’une potentielle contamination, mais aussi, sans doute, pour rassurer les pays importateurs de cochonnaille belge.

Il est certain que maintenir ces porcelets sains mais visiblement "invendables" est insensé si on analyse la situation sous le seul angle de la rationalité économique. C’est d’ailleurs cette même rationalité qui est sous-jacente à l’organisation tayloriste de l’élevage aujourd’hui : naisseurs, engraisseurs, marchands, abatteurs, bouchers… chacun son métier. Mais n’est-il pas plus compliqué d’investir de l’affect, comme pourrait a priori le suggérer le terme de "bien-être animal", quand les rôles sont à ce point segmentés ? Tout comme les ouvriers d’usines qui perdent de vue le produit fini car ils ne sont attelés qu’à une tâche, la division "rationnelle" du travail n’entraîne-t-elle pas une perte de sens, de responsabilité, d’investissement ?

Reprenons l’histoire. L’engraisseur n’a pas voulu acheter les porcelets car, étant donné le contexte tendu de la peste porcine africaine, il était méfiant. Peut-être avait-il peur de ne pas pouvoir lui-même "écouler" les bêtes, une fois engraissées, au maillon suivant. Et finalement, c’est bien compréhensible : ces relations font partie de l’économie de marché, où le principe de confiance sous-tend les échanges. Comme l’illustre le fameux exemple donné dans les cours d’économie : la valeur d’un billet, qui n’est rien d’autre qu’un bout de papier quelque peu amélioré, n’existe que par la confiance que nous plaçons en elle. Les crises du secteur bancaire financier sont un autre exemple: quand l’irrationalité s’empare des marchés, les "on dit", la pression de la concurrence, les spéculations hypothétiques sur l’avenir dictent leur loi.

Prenons à présent le cas de Pierre (*). Il élève de vaches, des moutons et des porcs dans un petit village ardennais. Pierre accompagne ses bêtes le plus loin possible jusqu’aux portes de l’abattoir, et valorise lui-même la viande à l’aide d’une boucherie à la ferme. Il est pratiquement maître de l’entièreté de sa filière, en tout cas autant que la loi le lui permet (s’il était autorisé à abattre lui-même ses bêtes à domicile, il le ferait). Quand il vend, ce ne sont pas des jeunes bêtes à engraisser, ni des carcasses à un boucher, mais de la viande issue d’un processus qu’il a suivi depuis le début (presqu’entièrement puisque, on le rappelle, l’étape cruciale et délicate qu’est l’abattage lui est retirée). La relation qui l’unit à son client, si elle est aussi économique, est sous-tendue par un rapport de confiance basé sur la proximité, plus transparent et donc plus solide. A priori, la potentielle méfiance des pays importateurs de porc belge, sensibles aux aléas et à la "folie" des marchés internationaux, n’impacte pas son travail ni la relation qu’il entretient avec ses mangeurs. Sauf si un ministre, soutenu par la Commission Européenne, décide de mettre à mort ses animaux par "précaution" sanitaire et puis pour rassurer des pays à qui Pierre, qui travaille en circuit court, n’aurait de toute façon rien vendu.

Qu’en est-il, par ailleurs, de la relation entre Pierre et ses bêtes ? Sans tomber dans une vision trop romantique – l’élevage est, entre autres, son gagne-pain – ce rapport est loin de se limiter à l’aspect économique. Ainsi, nombreux sont les témoignages d’éleveurs qui se refusent à faire abattre telle bête, ou encore qui préfèrent faire euthanasier une vache faible en fin de vie, plutôt que de l’envoyer à l’abattoir. On est loin de l’euthanasie "rationnelle" de 250 porcelets pour "optimiser le bien-être animal". Pierre nous dit que, selon lui, il existe deux catégories d’éleveurs : ceux qui ont des bêtes et ceux qui élèvent des bêtes. Sans tomber dans une pensée manichéenne, force est de constater que des logiques contraires traversent effectivement nos modèles agro-alimentaires : la tendance dominante du marché économique et "rationnel" - segmenter, décentraliser, optimiser – et la volonté paysanne, courageuse, de maîtriser l’entièreté de la chaîne de production, d’où découlera naturellement le bien-être animal, au lieu d’être une suite de points sur une "check-list" à la mode et vide de sens.

-->(*) Nom modifié, mais je tiens à remercier les éleveuses et les éleveurs qui nourrissent grandement ma réflexion en partageant avec moi leur vécu et leurs analyses.