Tous dans le même bateau

MICHEL SERRES Publié le - Mis à jour le

Opinions

MICHEL SERRES, Philosophe, membre de l'Académie française, professeur à la Stanford University de Californie (*)

Quels enseignements tirez-vous, à l'échelle de l'humanité, de la catastrophe qui a frappé l'Asie du Sud-Est?

Des enseignements très intéressants sur le cours de l'histoire. L'événement en lui-même n'a pourtant rien d'exceptionnel. Les tsunamis sont fréquents, y compris en mer Méditerranée. Depuis la haute Antiquité, de nombreuses villes ont ainsi été englouties de par le monde à cause d'un raz de marée. Ce fut par exemple le cas de Lisbonne en 1755. Cette catastrophe avait à l'époque entraîné une double réaction. D'une part, une condamnation sans appel de l'optimisme sous la houlette de Voltaire, l'auteur de «Candide». D'autre part, une conviction, qui virera bientôt à l'idéologie, que les progrès de la science et de la technique allaient à l'avenir nous permettre d'éviter ce genre de drame en prévoyant les séismes. Un nouvel optimisme de type scientiste émergea donc au lendemain de cette catastrophe.

Les réactions au tsunami de décembre ne vont pas du tout dans le même sens, semblez-vous dire...

Les suites du séisme du 26 décembre imposent des conclusions qui sont inverses à celles tirées au siècle des Lumières. Le désastre ruine pour commencer le scientisme né au XVIIIe siècle. Même si la science a accompli des avancées énormes, on ne peut pas prédire avec précision où et quand aura lieu un tremblement de terre. Ces événements restent imprédictibles. On ne peut au mieux qu'alerter les populations quand ils surviennent. La science nous apporte donc elle-même la preuve formelle de notre vulnérabilité. Et donc aussi de ses limites. L'autre bouleversement concerne l'optimisme. Tourné en dérision après le raz de marée de Lisbonne, ce sentiment est complètement réhabilité ici. La catastrophe asiatique a en effet entraîné une mobilisation très rapide et très globale. C'est ce que j'ai appelé la mondialisation de la solidarité. Les dons affluent des quatre coins du monde et toutes les institutions humanitaires comme gouvernementales sont mobilisées pour ce qui s'apparente à la plus grosse opération de sauvetage humain de l'histoire. Il n'y a donc plus lieu de railler l'optimisme comme le fit Voltaire. Pour la première fois de l'histoire, l'humanité a pris conscience qu'elle forme un seul équipage embarqué sur le même navire. Un navire fragile.

Iriez-vous jusqu'à parler de conscience mondiale?

Oui. Dont on avait déjà pu observer les prémices en 1995 lors des derniers essais nucléaires français dans le Pacifique. Un embryon d'opinion publique mondiale s'était alors manifesté pour condamner le nucléaire militaire, jugé hors histoire.

Qu'est-ce qui explique cet élan de solidarité unanime?

Le caractère naturel de la catastrophe y est pour beaucoup. Dans ce genre d'événement, tout le monde est innocent, contrairement à un drame d'origine humaine comme une guerre. Et puis il y a bien sûr la mondialisation des moyens de communication. Sans les médias et les nouvelles technologies de l'information et de la communication, on n'en serait pas là. A ce propos, rappelons que la diffusion de l'information a toujours joué un rôle central dans la mondialisation des idées, comme d'ailleurs aussi dans les avancées scientifiques. Au XIXe siècle, un astronome français a ainsi inventé la carte météo grâce au télégramme, qui lui a permis de collecter des informations en temps réel. Notons aussi que la mondialisation en tant que telle ne date pas d'hier. Songeons à l'agriculture. Apparue au néolithique, elle s'est mondialisée bien avant le XXe siècle... On assiste en réalité, avec le séisme de l'océan Indien, à la radicalisation d'un phénomène ancestral. Les moyens de communication sont devenus si fréquents qu'un événement désastreux a suscité la mobilisation instinctive et massive. De ce point de vue, la science a largement contribué à l'émergence de cette opinion mondiale. Personne n'aurait pensé, dans un monde en proie à une telle fragmentation identitaire, que l'humanité puisse bousculer aussi rapidement les barrières de civilisation. La singularité de ce qui vient de se produire réside précisément dans la rencontre entre un phénomène naturel global et un phénomène humain global.

Faut-il y voir l'avènement d'un nouveau «contrat naturel»?

Oui. J'avais écrit dans un livre publié il y a plusieurs années, qui se révèle prophétique aujourd'hui, qu'un jour l'humanité serait solidaire devant les faits naturels. Et que les hommes deviendraient responsables de ce qu'ils font à la nature. Aujourd'hui, ce contrat est signé. L'idée d'humanité est mise en actes, sans référence préalable à une définition de l'homme universel.

L'ampleur du drame relativise les rivalités entre les hommes. La question du choc des civilisations par exemple n'a plus beaucoup de sens au regard de ce qui s'est passé...

Tout ce qui se dit sur ce sujet n'est que sottises. Les mots les plus répétés sont souvent les plus sots en la matière. L'onde de choc du tsunami réconcilie les hommes quelle que soit leur langue ou leur culture. Et rend désuètes les catégories dans lesquelles les hommes s'enferment. C'était déjà sot de parler de choc des civilisations avant le séisme. Ça l'est encore plus après.

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de dénigrer la science et de douter de la raison, au risque d'encourager des croyances et des peurs régressives de type millénaristes?

Ils font la démonstration que les philosophes, puisque certains d'entre eux m'ont attaqué, ne connaissent rien aux sciences. Je ne critique pas la science, je dis juste qu'elle ne pourra pas prévoir les séismes. Je me place donc dans une position de rationaliste en disant cela puisque je ne cède pas au fantasme. Ceux qui me critiquent reprennent à leur compte le scientisme débridé des Lumières. Quand ils prétendent que la science pourra un jour prédire de tels phénomènes, ils disent n'importe quoi. Ces prises de position ont d'ailleurs fait rire les sismologues et météorologues que je connais...

(*) Dernier ouvrage en date: «Rameaux» (Editions Le Pommier). L'auteur y propose une nouvelle lecture, résolument optimiste, de l'histoire de la pensée, en prenant soin de ne pas distinguer sciences, cultures, arts et religions, et en insistant sur la richesse de la nouveauté en marche, qui permettra, dit-il, de construire notre nouveau monde.

© La Libre Belgique 2005

MICHEL SERRES

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