Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux. 


Des propos extrêmement violents s’échangent sur les réseaux sociaux et les forums de discussion.


L’arrêté royal de Maggie De Block qui envisageait de réformer le dépistage du cancer du sein a donc été suspendu. Nous ne relancerons pas ici le débat de fond sur les avantages et les inconvénients de cette proposition qui relève de la délicate gestion de la santé publique et de son coût pour la société, mais il me paraît intéressant de relever les termes utilisés par le cabinet de la ministre dans son communiqué annonçant la suspension de cet arrêté. Il y est question d’un "vent de panique rendant impossible dans les conditions actuelles un débat serein sur cette question’’.

Ce qui est significatif, me semble-t-il, c’est de voir que ce projet soutenu par la Société belge de radiologie, le KCE et la Fondation contre le cancer n’est pas remis à plus tard pour permettre une meilleure analyse scientifique des avantages et des inconvénients du dépistage individualisé face au mammotest, mais pour apaiser les passions. Le vent de panique va provisoirement se calmer, mais je ne suis pas certain qu’un débat serein sera possible de sitôt.

Dans notre société hyperconnectée où chaque personne peut diffuser à chaque instant son opinion et ses sentiments sur tous les sujets, des plus futiles aux plus importants, tout ce qui touche à la santé provoque immédiatement des réactions émotionnelles d’une grande intensité. Des propos extrêmement violents s’échangent sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. On a traité la ministre d’assassin ! Les débats en radiotélévision sont à peine plus policés. Les responsables de ces émissions connaissent la formule qui fera le buzz : il suffit d’inviter des représentants d’associations de patients et de les confronter à deux médecins d’opinions différentes. Les avis contradictoires vont mélanger raison et passions, l’intérêt général et les histoires singulières vont s’entremêler, on va confondre dépistage et prévention, le débat sera inaudible. Tout se terminera bien cependant : d’accord, le véritable intérêt pour l’auditeur était aussi nul que la qualité d’écoute et le respect mutuel des intervenants, mais le taux d’audience était excellent !

Les sujets de controverses passionnelles ne manquent pas. Le courant antivaccinal est plus virulent en France que chez nous, mais nous ne sommes pas épargnés par les annonces alarmistes à propos des risques liés aux vaccins et à leurs adjuvants. Ils seraient responsables d’une baisse de l’immunité naturelle et accusés entre autres méfaits de provoquer l’autisme et la sclérose en plaques. Selon une enquête IFOP de janvier de cette année, 55 % des sondés estiment que le ministère en charge de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ! Ici ce n’est pas une ministre flamande qui est responsable du complot contre la santé des braves gens, mais le spectre de Big Pharma et des multinationales qui se nourrissent du malheur de l’humanité.

Autre exemple, les associations de défense des personnes atteintes de la maladie de Lyme chronique accusent les autorités de refuser le remboursement de tests réellement performants qui révéleraient que se niche là un énorme scandale sanitaire que le lobby médical et politique veut cacher à tout prix. Nous voici tous devenus experts en santé publique ! Au départ, nous avons bien notre petite idée sur le sujet en question, ensuite il nous suffit d’absorber la bouillie dont la recette est très simple : prenez des victimes et des méchants, un vif sentiment d’injustice et des intérêts financiers opaques, des statistiques tronquées et un zeste de théorie du complot. Ajoutez si possible quelques fake news. Incorporez dans un courant d’indignations et de pétitions, faites tourner en boucle sur les réseaux sociaux et servez chaud, très chaud, en attendant le prochain scandale. Bon appétit.