Tout ça pour rire

Thierry Boutte Publié le - Mis à jour le

Opinions

"La difficulté d’analyser le rire vient aussi de ce que l’on ne rit pas n’importe où, de n’importe quoi, avec n’importe qui et à n’importe quel moment”, explique le professeur Bernard Sarrazin, auteur de “Le Rire et le sacré” (1). “Le rire est pluriel mais il est aussi plurifonctionnel. Il existe des rires de bienveillance et de malveillance, de colère et d’apaisement, des rires blanc et des rires noirs, et entre ces pôles, une gamme infinie de rires, des mélanges très complexes.” Zapping.

Humour : Voltaire a fait traverser la Manche à ce mot. “Les Anglais, dit-il dans une lettre à l’abbé d’Olivet (20 août 1761), ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent “yumor”…” De la distance donc mais une forme d’esprit positif “qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites”. (Petit Robert)

Exemple : “J’ai fini par m’apercevoir que je n’étais pas le seul à partager la fidélité de ma femme.” (Eugène Labiche)

Ironie: “Action d’interroger en feignant l’ignorance, à la manière de Socrate.”Mais ne confondons pas l’eirôneia (l’ironie socratique) avec l’ironie – raillerie qui s’installe dans les salons de la Renaissance. A l’origine, le mot exprime le contraire de ce que l’on veut faire comprendre mais, de l’antiphrase, a glissé vers le sarcasme, le persiflage.

Exemple : au cours d’une discussion philosophique, Mirabeau dit un jour à Talleyrand : “Je vais vous enfermer dans un cercle vicieux.” “Vous voulez donc m’embrasser”, répondit Talleyrand.

Dérision : c’est la version méprisante de l’ironie. Elle incite à rire en se moquant (deridere). Toujours en quête d’une cible, c’est une arme redoutable et donc susceptible de finalités diverses selon son utilisateur. Elle peut déstabiliser les dictatures ou dénoncer les travers d’une société mais aussi basculer dans le dénigrement de groupes ou d’individus.

Exemple : de la duchesse de Choiseul à Rousseau : “Votre manuscrit, Monsieur Rousseau, est à la fois bon et original, malheureusement, la partie qui est bonne n’est pas originale et la partie qui est originale n’est pas bonne.”

L’autodérision : “Cette forme d’humour autodestructeur permet de désamorcer l’attitude agressive du monde ambiant”, précise le psychiatre Willy Szafran (2). Souvent pratiqué par des membres d’une minorité (belge, juive, noire, handicapée…) qui reprend à sa façon les caractéristiques péjoratives que la “majorité” leur attribue. Particularité de ce mode de protection : les membres de la minorité acceptent difficilement que ceux de la majorité usent des mêmes mots et esprit.

Exemple : “Seigneur, tu nous as choisis entre tous les peuples, rappelle le rabbin philosophe Marc-Alain Ouaknin(3), mais pourquoi fallait-il que ça tombe sur nous ?!”

Cynisme : parti de l’école philosophique de Diogène qui prétendait revenir à la nature en méprisant les conventions sociales, l’opinion publique et la morale communément admise, ce terme est accolé au XVIIe siècle à l’impudent, l’effronté qui, sans ménagement, distille ses réflexions sur le mode de la provocation. Un style également couru dans les milieux médicaux et hospitaliers pour se “défendre” de situations traumatisantes. Quand il est fourré de misanthropie, le cynique fait semblant de rire.

Exemple : “Il faut prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire chez les pauvres. Bon d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres.” (Alphonse Allais)

Satire : on transpose la macédoine (satira) de légumes en littérature latine pour obtenir une œuvre libre mélangeant les genres et les formes. Dans un poème ensuite, l’auteur (Satires de Juvenal) attaque les vices et ridicules de ses contemporains. Aujourd’hui, la satire est un écrit, un discours qui s’attaque à quelque chose ou quelqu’un en s’en moquant. “Le Canard enchaîné” perpétue une tradition virulente et drôle dont la finalité est la dénonciation des travers de notre époque. Une mesure de salubrité publique?”, interroge Pierre Armand (1).

La parodie reprend à son compte toute imitation burlesque d’une œuvre sérieuse. La contrefaçon, le pastiche, le détournement s’imprègnent ici d’irrespect et de ridicule.

Comique : on n’est plus dans le domaine verbal (encore que celui-ci l’aide quelquefois) mais bien de la situation, de la mise en scène. Du latin comicus, dérivé du grec kômikos, le théâtre, et spécifiquement la comédie, impose ici ses lois.

A nuancer du burlesque (burla, farce en italien) qui caractérise un comique loufoque, voire grotesque et ridicule. Plus largement, le mot “comique” désigne tout ce qui prête à rire. “Quand un clown s’épuise à rapprocher un piano de son tabouret au lieu de procéder à l’inverse, nous ne rions pas de l’absurdité du comportement – cela ne nous ferait que hausser les épaules – mais de ce que, l’étant, il n’en donne pas moins, à travers ces gestes patients et usuels, l’impression d’être sensé. Cette intronisation de l’absurde comme sensé avec son contrecoup sur notre notion de l’ordre vont soulever contre eux la protestation enthousiaste qu’est le rire…”, explique le romancier Claude Schnerb (4). Le philosophe Henri Bergson considère, lui, que le comique naît du contraste entre la raideur artificielle de la réalité et la souplesse naturelle de la vie (5). Et le psychiatre Willy Szafran (2) de résumer que “le comique a pour but de faire une épargne de pensée. On voit quelqu’un tomber, plutôt que de s’apitoyer ou d’avoir des pensées “dépressives”, on éclate de rire”.

Et le rire ? Psychotérapique, sociothérapique, “le rire naît d’un soulagement après une inquiétude”, résume l’académicien Jean d’Ormesson. Que d’émotions! Cet exercice physique exprime souvent la gaieté mais peut révèler une douleur. Paradoxe, il échappe volontier à la conscience, à la raison et à la volonté. Le voilà donc libérateur. Contre le conformisme durant le Carnaval ou lorsque le condamné qui monte à l’échafaud un lundi s’exclame que “la semaine a l’air de bien commencer...” Il nous soulage de nos peurs. Il transgresse. Il émancipe. Il révèle une autonomie de l’individu. Pour Jorge de Burgos, l’obscurantiste bibliothécaire du roman d’Umberto Eco “Le Nom de la rose”, il était la perversion, la “part du diable” qui s’opposait à l’ordre et échappait aux pouvoirs.

Thierry Boutte

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