Opinions Mes beaux-parents, eux, laissaient leurs enfants jouer dans un environnement campagnard alors sans limites. Laxisme ?

Une chronique de Xavier Zeegers.


En 1966, le pétillant Pierre Perret faisait mine de brocarder les "jolies colonies de vacances" tout en faisant un clin d’œil aux enfants ravis de jouer dans une décharge municipale en face des fumées d’usine. Répugnant ? Mais non, c’était le bon temps. Selon une étude du Manhattan College, à New York, 71 % des mères jouaient dehors chaque jour quand elles étaient petites, mais seuls 26 % de leurs propres enfants en font autant. C’est très crédible et j’en témoigne car feu mes beaux-parents laissaient leurs quatre enfants jouer dans un environnement campagnard alors sans limites, se souciant peu de savoir où ils étaient - sans portable bien sûr - exigeant juste qu’ils reviennent "avant qu’il ne fasse noir". C’était au Canada, pays plus vaste que la Chine !

Cette génération, la mienne donc, était sans laisse, débridée au sens propre; s’inventait des jeux périlleux, testait ses limites, se baignait dans des étangs au biotope douteux mais propre à stimuler nos systèmes immunitaires et contenir les allergies, rares alors. Elle affinait tous ses sens en affrontant de manière ludique les dangers de son milieu naturel, comportement placidement adoubé par les parents. Idem dans le grand jardin de mon enfance où avec mes frères et sœurs l’on s’ébrouait au risque d’aligner les plâtres en escaladant un arbre ou en effectuant des voltiges hasardeuses sur la balançoire. Pour avoir son trophée, ma sœur aînée se jeta par la fenêtre, mais son ange gardien tenait la grande forme.

Sombre tableau que voilà ? Nullement, car les jeux et défis impromptus, irréfléchis, un peu fous, amples car en plein air, stimulaient tous nos sens : toucher, odeur, vue, ouïe, réflexes. Soit les bases d’une saine éducation physique et… mentale. Nos géniteurs n’étaient pourtant pas des inconscients même si leur "laxisme" d’alors contraste totalement avec la prudence actuelle généralisée, quasi maniaque, érigée en dogme au point qu’un jour le patinage sera interdit à cause des risques de glissade.

Je crois qu’ayant connu une époque aussi angoissante que traumatisante - la guerre mondiale bien sûr - les parents des baby-boomers eurent besoin ensuite de souffler et décompresser en une sorte de désinvolture post-traumatique. Pour notre grand profit.

Paradoxalement, il se pourrait que la renaissance évidente d’un climat anxiogène soit liée aux développements effrénés des technologies prétendant améliorer notre vie tout en la pourrissant car induisant en douce une mérule mentale. Home sweet home ? Mais comme il peut devenir trop doux ce refuge, et malsaine cette réclusion délibérée. Car tout retient désormais les enfants à l’intérieur : l’urbanisation croissante, la mobilité embouteillée, la méfiance envers l’inconnu, l’imprévu, la répulsion envers le moindre risque, et bien sûr nos commodités ouateuses domestiques : les ordis, la télé chronophage, les smartphones et autres tumescences numériques fixant les enfants devant leurs consoles jusqu’à l’épuisement au point même que ces assuétudes sont déjà cataloguées parmi les pathologies majeures pour l’OMS !

Le vrai danger est donc bien dans le cloisonnement. Non seulement le grand large a disparu mais les baromètres sociaux sont désormais braqués sur les vents calmes d’une mer d’huile illusoire au détriment de l’intelligence primaire, animale, qui nous a permis d’affronter le monde âpre, dur, réel et de survivre… jusqu’ici.

J’ai lu récemment le récit d’une enseignante dans la chronique thématique du lundi. Désireuse de meubler un "jour blanc" par une très modeste escapade cycliste avec sa classe, elle n’eut qu’un tiers de volontaires avant que d’ultimes défections la firent partir avec quatre présumés sportifs. Consternant, mais il reste le scoutisme et les voyages accessibles, ces excellents antidotes.

Pour Alexandre Dumas, "les enfants devraient vivre au grand air, face à face avec la nature qui fortifie le corps, qui poétise l’âme, et éveille en elle une curiosité plus précieuse pour l’éducation que toutes les grammaires du monde." On ne saurait mieux dire.

--> xavier.zeegers@skynet.be

--> Le titre est de la rédaction. Titre original: "La vie hors les murs".