Opinions
UNE OPINION D'ELIE UMUKUNZI, CHAUFFEUR DE TAXI A BRUXELLES.


Pardon pour tous les désagréments occasionnés par notre manifestation mais il faut que je vous explique. Certes, la rigidité n’est pas toujours propice à l’innovation. Mais je dis non à la précarisation de l’emploi !

Le 22 mars 2016, la Belgique est meurtrie par des événements tragiques. Alors que les transports en commun de Bruxelles sont paralysés à cause des attentats, les algorithmes de Uber provoquent une hausse des tarifs suite aux demandes de courses à Bruxelles. Heureusement, une grande partie des taximen bruxellois s’engagent à offrir des déplacements gratuits. Cet exemple illustre clairement la différence entre le service Uber et le taxi traditionnel : tandis que le raisonnement derrière Uber est purement commercial, le taxi traditionnel est principalement un service tourné vers l’humain, proposé pour la population et par une partie de celle-ci.

Le taxi traditionnel est réglementé par l’Etat, tandis que les plateformes telles qu’Uber sont imposées à une société par des investisseurs qui échappent trop souvent à tout contrôle social et public.

Le 27 mars 2018 dernier, plus de 650 taximen bruxellois se sont mobilisés, soutenus par leurs collègues en provenance de la Flandre, de la Wallonie et de plusieurs capitales européennes, pour manifester non contre Uber, mais pour la protection d’un modèle social dans lequel les lois en vigueur sont appliquées, l’innovation respecte l’intérêt général et le pouvoir public prend ses responsabilités.

Beaucoup de sacrifices

À ce propos et avant toute chose, je tiens à présenter mes excuses pour tous les désagréments occasionnés par cette manifestation. Cela fait bientôt six ans que je suis chauffeur de taxi à Bruxelles. Après deux ans de dur labeur, j’ai décidé de fonder une société qui emploie actuellement 7 salariés et qui propose des taxis 100 % électriques. Étant également consultant au sein de la Direction Taxis, je forme depuis 2014 tous les candidats néerlandophones souhaitant devenir taximen.

Comme la plupart des entrepreneurs et chauffeurs dans le secteur du taxi, je peux témoigner du fait que monter une entreprise, d’autant plus écologique, représente beaucoup de sacrifices ainsi qu’un investissement aussi bien financier que personnel. C’est pour cette raison que je m’exprime aujourd’hui afin d’expliquer aux lecteurs la nécessité d’une action comme celle du 27 mars 2018.

Les enjeux, les règles, les jugements

Les services tels qu’Uber et Deliveroo se définissent comme des plateformes qui relient les acteurs de l’économie collaborative ou de partage. Ceci est totalement faux car ces plateformes ne relient pas des particuliers à des particuliers mais des prestataires professionnels de service à des particuliers. Ce qu’Uber fait, relier une voiture avec un chauffeur professionnel ou pas, à un particulier qui souhaite se déplacer et ceci à un certain prix monétaire, n’a rien à voir avec l’économie de partage. La combinaison de lobbying et de marketing, associée à un vide législatif a contribué à ce que des services comme Uber puissent s’installer dans notre société sans que l’on se pose vraiment la question des impacts sociaux de telles innovations, qui échappent d’autant plus à la compréhension du législateur.

Entre 2014 et 2015, via le service UberPop, des particuliers sans assurances ni agrément exerçaient le métier de taxi à Bruxelles. Le ministre de la Mobilité, Pascal Smet, allait jusqu’à faire la promotion de ces activités et avait pour ambition de faire en sorte que tous les taxis traditionnels laissent place à ce système "innovateur". D’après le ministre, il était important que les clients aient plus de choix en ce qui concerne la mobilité et que les particuliers puissent arrondir leurs fins de mois en faisant du taxi après leur travail via la plateforme UberPop. Il ignorait clairement que plus de 2500 familles bruxelloises vivent entièrement du secteur du taxi et que son plan ne ferait que contribuer à précariser le métier des taximen, au profit de "l’innovation".

En 2015, le tribunal de Commerce de Bruxelles a jugé les activités de UberPop illégales, de telle sorte que le service a été supprimé. Mais Uber a pu contourner la loi en utilisant des chauffeurs professionnels disposant d’un statut d’indépendant. C’est ainsi qu’Uber X et UberBlack ont vu le jour en 2016. Fort heureusement, en décembre 2017, la Cour de justice de l’Union européenne a condamné Uber et ses pratiques, notamment sa tendance à travailler avec des "faux indépendants". Uber et ses chauffeurs se doivent donc de respecter les mêmes obligations sociales que celles imposées aux autres sociétés de transport.

1800 salariés et 700 indépendants

Actuellement, le secteur du taxi bruxellois emploie plus de 1800 salariés et 700 indépendants, qui sont propriétaires de leurs sociétés. La Direction Taxis, une administration spéciale au sein de Bruxelles Mobilité, est chargée de contrôler tous les taxis bruxellois, les chauffeurs, les tarifs, la qualité du service, et ce dans le respect de la législation bruxelloise.

Certes, cette rigidité n’est pas toujours propice à l’innovation. Certes encore, il faut moderniser le secteur du taxi en tenant compte des innovations actuelles et il est évident que Bruxelles Mobilité et la Direction Taxis pourraient être plus efficaces. Mais, non à la table rase et à la précarisation de l’emploi. Non au non-respect d’une législation et à un gouvernement qui ne l’impose pas. Non à l’absence de financement de la sécurité sociale au profit de plateformes qui se présentent comme des défenseurs de l’économie de partage, alors qu’elles ne se soucient que de leurs profits et de leurs investisseurs.

Toute innovation est la bienvenue tant qu’elle contribue positivement à notre modèle de société.


---> Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Uberisation de la société : quand les taxis bruxellois défendent notre modèle de société".