Opinions

DIRECTEUR DE LA REVUE NOUVELLE MEMBRE DU COLLÈGE D'AVIS DU CSA

Philippe Delusinne, ex-administrateur suppléant de la RTBF (sur quota PS), responsable des relations publiques de la chaîne publique et rédacteur occasionnel des discours du président Di Rupo, vient d'être désigné comme administrateur-délégué de RTL/TVI. Ainsi, après la nomination de Philippot à la RTBF, les deux principales chaînes généralistes de notre petit écran sont désormais sous la férule d'un patron dûment étiqueté PS. Est-ce dû au hasard ou à la compétence insigne des `think tanks´ socialistes? Sans évoquer la situation italienne, ce qui serait injuste et politiquement incorrect (1), on se permet ici d'en douter. D'autant que la compétence de Delusinne sera mise à profit, nous dit-on, pour assurer `le lien avec le monde politique de la Communauté française´ .

Naguère tolérés ou pudiquement tus, les recrutements où l'appartenance politique du candidat était le premier critère, sont aujourd'hui officiellement battus en brêche dans le secteur public. Comment expliquer que cette méthode soit aujourd'hui aussi spectaculairement remise à l'honneur par une entreprise privée qui se dit indépendante (c'est le sens du `I´ de TVI) au profit de militants d'un parti dont le rapprochement avec l'économie de marché est tout frais encore?

Pour décoder le signal déplorable de cette nomination pour l'avenir de la démocratie en Communauté française, il faut prendre la mesure des intérêts des uns et des autres. Et d'abord rappeler que, contrairement aux idées reçues, autant l'apparition que la survie de RTL/TVI sont étroitement dépendants de la décision politique. D'abord protégée par un monopole d'accès au marché publicitaire, la chaîne privée s'est développée chez nous à l'abri d'une législation faite sur mesure pour écarter les concurrents gênants. Que l'on change quelques virgules aux conditions d'agréation ou qu'une directive européenne mette fin au protectionnisme local, et c'est la fin de la poule aux oeufs d'or...

Révélatrice de ce privilège, la position de TF 1 dans notre petit paysage audiovisuel francophone. La chaîne privée française y réalise des scores d'audience proches, à la vigule près, de ceux de la RTBF et, comme rémunération publicitaire, en tire autant de francs que d'euros, c'est à dire zéro: toutes ses tentatives de se valoriser chez nous se sont heurtées à un rempart juridique à l'abri duquel RTL/TVI cultive tranquillement son jardin. L'exception culturelle a bon dos. L'arrivée d'AB 3, ce cheval de Troie du PAF, commence pourtant à faire trembler les propriétaires au point de virer ceux qui n'ont pas vu venir le coup et de chercher une réassurance dans l'engagement d'un patron qui donne les meilleures garanties que le pouvoir politique puisse accorder: celle d'un parti politique `bien organisé´ qui, se croyant pour toujours au pouvoir, le fait croire à tous.

Que le PS mette autant de rage à promouvoir et à incruster ses affidés dans une télévision populaire n'étonnera personne. Ne disposant plus de la liberté et des moyens financiers plus ou moins licites qui lui permettaient autrefois de mener des campagnes électorales somptuaires, les socialistes en restent nostalgiques. Et convaincus que la victoire s'obtient par les procédés industriels de la propagande: la publicité et la télévision. Il faudra leur rappeler que le PRL qui avait, dans les années 80, déroulé le tapis bleu à la chaîne privée avait été mal récompensé de ses efforts par un passage de plus d'une décade dans l'opposition...

Avec deux chaînes sur deux, l'emprise socialiste laisse peu de place au pluralisme, on l'admettra sans peine. Mais le pire est sans doute que le trafic d'influence politique auquel on assiste entre le PS et la chaîne privée (protection du marché publicitaire contre `présence politique´ à la tête de la chaîne) détourne de sa raison d'être un édifice régulateur auquel s'adossent tous les médias de la Communauté française et dont l'effondrement signifierait un appauvrissement fatal synonyme d'une indépendance culturelle réduite à néant. Il serait dommage mais compréhensible que les autres partis politiques ne puissent discerner, dans la confusion que sème la pieuvre PS, le sens de cet édifice et l'abus qui en est fait. Ce qui est rassurant, c'est que la première victime en sera RTL/TVI ; ce qui l'est moins, c'est que le rôle citoyen des médias en sera affecté.

(1) N'est-ce pas pourtant Craxi qui couva Berlusconi, que dorlota ensuite Mitterrand?

On lira aussi le portrait de Philippe Delusinne en page 20, `Médias´.

© La Libre Belgique 2002