Opinions Tragique Mai 68… De tous les peuples, serions-nous les moins agités ? Une chronique de Xavier Zeegers.

Récemment le journaliste André Linard rappelait ici qu’en 1968, il n’y eut pas que mai. A juste titre car si Paris prétend être la Ville Lumière, elle n’est cependant pas un phare éclairant le monde; si bien que les deux compères réacs qu’étaient Jean Dutourd et Marcel Jouhandeau ne manquèrent pas de houspiller les contestataires, éructant qu’ils finiraient notaires. Pas tous, mais cette harangue n’était pas si incongrue si l’on se rappelle que le pouvoir d’achat augmentait avec une croissance soutenue et un plein-emploi à la clé. Qu’exiger de plus ? Davantage de démocratie ? Mais c’est ce que cherchaient les vrais révolutionnaires, alors à l’Est sous le joug totalitaire, tandis que les étudiants privilégiés de l’Ouest rêvaient de plage, donc de glandage.

Combien parmi eux, après un préambule consistant à abattre les arbres, brûler des voitures et remonter les barricades de la Commune de 1871, furent de grands réformateurs, des décideurs accomplissant des choses mémorables ? Ils tracèrent sur les murs un avenir radieux à coups de slogans provocants et poétiques, certes, servant ainsi surtout les publicistes qui se régénèrent en les plagiant. Mais ils ne changèrent pas la vie, sauf certains, rares, admirables, restés rivés à leurs rêves.

Point d’ironie donc. Car avec le recul, on découvre que les bouleversements majeurs passent inaperçus : tout comme la tectonique des plaques, ils glissent imperceptiblement, se compriment puis explosent inopinément. Une secousse essentielle fut la fin d’une sexualité étouffée, enfermée à double tour dans le coffre-fort victorien où croupissait la morale janséniste. L’étincelle eut lieu à Nanterre quand les étudiants exigèrent l’accès aux "kots" à toute heure diurne ou nocturne, et dans la mixité; suivez mon regard lubrique. Le ministre de l’Education, François Missoffe, eut, en les rencontrant, un mot très maladroit : "Si cela vous gratouille, allez donc vous soulager dans la piscine."

La réplique du trublion en chef, un certain Cohn-Bendit, entraîna aussitôt des échauffourées et son arrestation, d’où une colère spontanée et contagieuse. La mèche était allumée. Mais c’est dès 1966 qu’Antoine, dans ses "Elucubrations", proposa à… Wolu-City, (j’y étais !) "qu’on mette la pilule en vente dans les Monoprix". Soit la contraception généralisée et accessible, que la loi Neuwirth autorisa en 1967 en France. Bref, le fameux "jouir sans entraves"; une vraie révolution des mœurs que l’Eglise refusa en août 1968 avec l’encyclique "Humanae Vitae", jamais acceptée, d’où une brutale perte de son autorité car non respectée. Quel mode de vie et sous quelle morale ? Les questions éthiques dépassent les croyances et se posent plus que jamais.

Le 28 mai 1968 à Paris fut si brûlant que de Gaulle, désemparé, alla se réfugier incognito à Baden-Baden chez Massu, qui lui remonta les bretelles, paraît-il. Un détail à mes yeux car ils étaient fixés sur le résultat des élections primaires de l’Oregon, que Bob Kennedy perdit, ce qui m’inquiéta mais ouf, il gagna ensuite en Californie, étant alors assuré de la nomination pour la présidence. Attendu par les Démocrates comme une parousie après le décès de son frère, il devait lui succéder. Or il fut assassiné en célébrant sa victoire, une tragédie de plus après celle du pasteur King tué deux mois plus tôt.

Sans Robert Kennedy président, donc avec le boulet vietnamien qui perdura, avec le Watergate et la faiblesse de l’exécutif qui suivit, l’Amérique se priva des moyens de coupler sa puissance avec un leadership moral hérité depuis 1945, même si contesté par ses ennemis. Mais ses partenaires, dont l’Europe, savent que la démocratie a besoin de repères et d’alliés solides; or, après des interventions calamiteuses et maladroites, et maintenant le pire président de son histoire, ce pays est devenu une part du problème, pas de la solution pour un monde meilleur. Tragique 68 !

Chez nous, on a cru alors que l’éclatement de l’UCL serait un Tchernobyl culturel, que le pays allait se dissoudre. Depuis nous avons deux universités réconciliées et prestigieuses, et son démolisseur désigné, le CVP Jan Verroken, est devenu un sage centenaire, estimé mais retourné à l’ombre. De tous les peuples, serions-nous les moins agités ?

xavier.zeegers@skynet.be