Opinions

Une opinion de Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'université Saint-Louis.


Un pays qui est en tête du classement international des embouteillages ne peut plus se permettre de jouer en dernière division en ce qui concerne les transports publics. Et pourtant, l'intérêt de nos politiques pour les bus et les trams reste minimal.

Que je me retrouve dans un bar branché ou un troquet de quartier, un restaurant gastronomique ou une friterie, à une représentation du "Barbier de Séville" ou un concert de Bruce Springsteen, je n’arrive quasiment pas à me figurer un endroit où il ne me soit jamais arrivé de tomber sur des politiques. Des rencontres par ailleurs souvent intéressantes et agréables. Mais voilà, la politique prend déjà beaucoup de place dans ma vie donc de temps à autre, je peux m’en passer. Heureusement, il existe alors encore un port de refuge où je suis sûr d'échapper à quelque politicien que ce soit : les trams et les bus! La dernière fois que j’ai croisé un homme politique dans un tram anversois, c’était quand il faisait l’objet d’une inauguration en grande pompe (le tram, pas le politique).

En costume dans le tram

Il y a d’ailleurs encore d’autres catégories de la population qu’on n'y rencontre pas. Celui qui monte en costume dans le tram ou le bus détone illico et a immanquablement droit à des regards médusés qui semblent dire : que fait ce type hors de sa voiture ? Une expérience bien différente de ce qu’on peut vivre dans la plupart des villes à l’étranger, où la mixité sociale dans les transports en commun est bien plus grande.

Quoique, ça dépend aussi du moyen de transport utilisé. Dans les trains belges, on croise aussi un public bien plus diversifié, certainement à l’heure de pointe. Ce n'est pas que dans le train je trébuche constamment sur des responsables politiques, il leur arrive de les emprunter. Et même si tous les partis n’y sont pas représentés de manière identique, il y a bel et bien une certaine diversité idéologique.

Cette différence entre les usagers des trains et des trams explique pourquoi la performance piteuse de la SNCB se retrouve régulièrement à l’agenda politique (même si cela ne change rien). Alors que les prestations au moins aussi lamentables de De Lijn (la société flamande de transports publics) sont longtemps restées hors de portée des radars. Quand les politiques ne se rendent pas compte par eux-mêmes des problèmes du rail, il y aura bien leur entourage qui va finir par leur en parler. Alors que beaucoup d’usagers de De Lijn n’ont tout simplement pas accès au débat public, et donc pas non plus au monde politique. Parmi ceux qui font l’opinion, seule une poignée de journalistes et votre serviteur, expriment de temps à autre quelques doléances à ce sujet sur les réseaux sociaux. Qui veut comprendre quelque chose aux politiques de la mobilité doit aussi en connaître la sociologie.

Un système du tout à l’auto

Mais ces derniers temps, le débat, contrairement aux bus et aux trams eux-mêmes, a commencé à bouger. A Anvers, en particulier, la situation est devenue tellement pénible qu’elle s'est forgée un chemin dans les colonnes des journaux. Des informations venant de la Métropole, comme l’histoire de ces 1624 trajets par mois annulés faute de personnel, ont soudain rendu le problème très concret, même s’ils ne constituent que la partie émergée de l’iceberg. Mais cela parle plus à l’imagination que les chiffres de ponctualité dramatiques depuis des années. D’ailleurs, on peut s’interroger sur la fiabilité de ces chiffres, quand on sait que De Lijn n’arrive même pas à communiquer les temps d’arrivées réels de ses véhicules aux usagers. Récemment, dans les stations de metro Anversoises, on retrouvait deux systèmes informatiques différents, dont les panneaux respectifs contenaient des informations contradictoires sur les temps d’attente. Entretemps, on a définitivement supprimé le système qui était généralement le plus fiable.

Le manque d’intérêt de la classe politique pour les transports en commun est d’autant plus hallucinant que leur fonctionnement ne pose pas seulement problème pour ceux qui sont condamnés à les utiliser mais tout autant pour tous les autres. C'est que tout cela contribue à ce que les gens continuent d'utiliser leur voiture, ce qui provoque la congestion du réseau routier et change les trajets automobiles à leur tour en cauchemar. En plus, cette situation est utilisée comme argument pour ne pas toucher à la subvention absurde de l'usage de la voiture via le système des voitures de société et des cartes carburants, nonobstant la désapprobation de ce système par quasi chaque instance internationale, ce qui renforce à son tour les files. Un pays qui arrive systématiquement en tête des classements mondiaux des embouteillages ne peut se permettre de jouer en dernière division pour les transports en commun. Le manqué d’intérêt politique est dès lors d’autant plus flagrant.

La semaine écoulée a aussi connue de nouveaux rebondissements dans la saga éternelle sur l'achèvement du périphérique d'Anvers, le fameux ‘Oosterweel’: le conseil d’Etat pourrait bien renvoyer le projet à zéro à cause de fautes commises par les autorités flamandes dans les procedures.C’est considéré comme un grand drame par beaucoup de commentateurs, justement parce qu’on voit dans ce projet une réponse à l’embouteillement d’Anvers et de sa périphérie. Mais que Oosterweel finisse ou non par être mené à son terme, de nombreux exemples à l'étranger nous aprennent que toute nouvelle infrastructure routière ne constitue jamais qu'une solution temporaire qui finit par susciter à son tour une augmentation du nombre de véhicules. Beaucoup d'hommes politiques n'osent non seulement pas dire à leurs électeurs qu’ils ne pourront pas tous continuer à utiliser leur voituresans que tout le monde soit à l’arret, mais ils ne font surtoutrien pour rendre plus attrayantes les formules alternatives. Alors que tous ceux qui ont déjà voyagé dans d'autres métropoles européennes ont pu parfaitement constater par eux-mêmes que des transports publics efficaces ne sont pas une utopie.

La Stib s’en sort mieux que De Lijn

En fait les politiciens flamands n'ont même pas besoin d'aller regarder très loin. Bruxelles peut aussi leur apprendre des choses. Sur pas mal de points, les critiques (flamandes) sur le fonctionnement de la capitale sont fondées, certainement celles qui portent sur son organisation politique, mais en termes de transports en commun, la STIB s'en sort nettement mieux que De Lijn. Il est vrai aussi que cela en dit surtout long sur l'état de De Lijn. Toute la classe politique belge ferait donc mieux d'aller faire un tour du côté de Paris, Berlin, Francfort ou Zurich. Et s'ils le font, il y a de grandes chances que dans les bus et les trams ils tombent sur des collègues du cru.