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Une opinion d'Edoardo Traversa Professeur à l’UCL, président de l’Institut d’études européennes et coordinateur d’E-change.

Pour maintenir vivante la démocratie, chacun doit s’en sentir responsable et participer à son renforcement. Ceci signifie de ne pas déléguer au premier Cassandre venu le pouvoir de déterminer l’avenir.


En juin 1984, Italo Calvino, un des plus grands écrivains italiens du XXe siècle, connu à la fois pour ses œuvres réalistes et fantastiques, est invité à donner un cycle de six conférences à l’université Harvard. Comme thème, il entreprend d’explorer les valeurs littéraires permettant d’affronter le nouveau millénaire. Sa mort, intervenue en 1985, aura raison de ce projet. Toutefois, il rédigea des notes préparatoires pour cinq des six leçons prévues, autour des thèmes de la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité et la multiplicité. Ces leçons seront par la suite publiées sous le titre de "Leçons américaines", une lecture enrichissante et stimulante, plus que jamais d’actualité, surtout à la lumière des développements politiques récents au pays d’Italo Calvino.

Les trois "leçons italiennes" que nous enseigne l’avènement du gouvernement Ligue-Mouvement Cinq Etoiles sont utiles pour notre Belgique, en plein doute sur l’état et l’efficacité de "sa" politique interne.

A la fois nationale et européenne

La première leçon est que la politique nationale est devenue européenne, et vice-versa. Comme l’a montré la campagne électorale, les succès tant de la Ligue que du Mouvement Cinq Etoiles ont été construits sur les thématiques de l’immigration et de l’euro, exploitant les failles manifestes de la construction européenne dans ces domaines.

Quand une structure politique appelée "Union" organise l’isolement de certains de ses membres face à des déferlantes extérieures, qu’elles soient migratoires ou monétaires, il n’y a pas à s’étonner que les Italiens, européistes déçus, confient les clés de leur destin politique à des apologistes du rejet de l’Europe et de la primauté nationale.

Cette première leçon contient aussi un paradoxe. En effet, le nouveau gouvernement semble attendre de l’Europe tant honnie des mesures leur permettant de financer leurs promesses électorales, qu’il s’agisse de relance économique, par un allégement du contrôle budgétaire (voire plus utopiquement, par une reprise partielle de la dette italienne), ou de politique migratoire, par un renforcement de la capacité de traitement des demandes d’asile et une accélération des expulsions.

Le vote du ventre

La deuxième leçon est la confirmation que nationalisme, opportunisme et xénophobie constituent à l’heure actuelle le cocktail électoralement le plus rentable, mais aussi le plus explosif pour la démocratie. On dit que les électeurs italiens ont voté avec leur ventre (voto di pancia), expression renvoyant à un instinct irraisonné, conflictuel, parfois brutal.

Quand on observe la mutation de la ligue de parti régional centré sur les questions de bonne gouvernance à parti national xénophobe flirtant avec les mouvements néofascistes, on ne peut s’empêcher d’être préoccupés, non seulement de ce qui est, mais aussi de ce qui viendra ensuite.

En effet, une fois enclenchée la dynamique du ressentiment, celle-ci, comme une créature se nourrissant d’elle-même, croît sans limites. Le peuple n’ayant jamais tort, la faute est toujours à chercher chez les autres. Avec une telle logique où le résultat électoral semble être le seul critère de légitimité de l’action politique, à quoi sert-il encore de reconnaître les différences entre personnes d’égale dignité et de fonder le vivre en commun sur la discussion et sur le respect ?

Or, la démocratie, pour s’inscrire dans la durée, doit être basée sur des règles et des valeurs, dont on peut admettre que les origines remontent à l’héritage des Lumières et à la tradition judéo-chrétienne, mais doivent être bien plus largement partagées. Chacun doit s’en sentir responsable.

© Vince

L’image d’une caste

La troisième leçon est que cette victoire de partis dits populistes est - peut-être, surtout - une défaite des partis politiques classiques. Qu’il s’agisse de la droite ou de la gauche (le centre a disparu), les partis n’ont pu se défaire de l’image d’une "caste" (mot souvent utilisé en Italie), obsédée par l’objectif de maintenir ses privilèges et ses rentes, et de faire de même pour leur clientèle. Les partis politiques sont également passés à côté de leur communication, ne comprenant pas que les premières vertus politiques sont l’exemple et la proximité et refusant d’admettre que les lieux de démocratie ne peuvent se limiter aux jeux institutionnels. Sans cela, il paraît difficile d’expliquer l’émergence de leaders tels que ceux de la Ligue et des Cinque Stelle, purs produits d’une bulle politique où ignorance et inexpérience passent pour des qualités, et où seule compte la capacité à dévier l’attention sur les faiblesses des autres pour masquer ses propres turpitudes.

La cohérence

En résumé, on peut tirer trois leçons de l’actualité italienne.

Un, pour affronter efficacement les enjeux politiques d’aujourd’hui, il faut admettre la dimension européenne, voire globale, de ceux-ci. Implicitement, cela implique de reconnaître les limites de l’Etat-nation, et donc du nationalisme, pour les résoudre.

Deux, pour maintenir vivante la démocratie, chacun doit s’en sentir responsable et participer à son renforcement. Ceci signifie de ne pas déléguer au premier Cassandre venu le pouvoir de déterminer de quoi l’avenir sera fait.

Trois, pour que l’on puisse encore croire à la légitimité de la politique, il faut changer radicalement la manière dont celle-ci fonctionne. Pour atteindre cet objectif, on pourrait s’inspirer du thème qu’aurait dû aborder Calvino dans la sixième "Leçon américaine" (qu’il n’eut pas eu le temps de préparer) et dont les récents événements en Italie constituent le contre-exemple le plus éclatant : la cohérence.