Opinions Une France moins nombriliste, instruite par les missions que les politiques auront su lui tracer, mieux intégrée dans une Europe elle-même consciente de la pérennité de ses Lumières. Voilà quel devrait être l’objectif. Au lieu de cela, absence de vision et goût de déjà-vu.

UNE OPINION DE DAVID ENCAOUA* ET ERIC MORGAN DE RIVERY**.

Chômage de masse, obstacles multiples à l’entrée des jeunes sur le marché du travail, absence de voies de sortie, perte de confiance dans le système, les Européens et les Français en particulier semblent avoir perdu tous repères. Deux bouleversements contemporains alimentent en particulier les angoisses : une concurrence globalisée aiguillonnée par de nouvelles économies dont la vigueur et les appétits témoignent d’un renversement de polarisation du monde, et une révolution technologique d’un genre nouveau qui remplace le travail humain par des automatismes numériques pour l’accomplissement de tâches de moins en moins routinières. L’absence de vision claire par les politiques est frappante.

En France, la prochaine élection pour la Présidence de la République donne un goût de déjà-vu avec les mêmes visages et les mêmes polémiques, sans réflexion sur les diagnostics et les solutions, alors que les bouleversements et changements de paradigmes indéniables dans notre ère de rupture devraient plutôt susciter la recherche de solutions innovantes dans le sens du bien commun selon l’expression de Jean Tirole. Des pistes d’action existent et nous en suggérons quelques-unes.

Un : innover

Une transformation dans la façon de gouverner semble d’abord indispensable. La classe politique française est représentée par des personnes aux affaires depuis 20 ou 30 ans sinon plus. Un premier remède aux blocages actuels serait de limiter la conduite des affaires publiques à une durée ne dépassant pas 10 ans pour assurer un renouvellement professionnel, générationnel et paritaire. Par ailleurs, des alliances politiques ponctuelles devraient être recherchées pour aboutir à une culture de projet atténuant les oppositions doctrinales sur chaque réforme, ce qui pourrait servir de modèle aux syndicats pour négocier plutôt que bloquer.

Au niveau européen, le renouvellement consisterait à susciter un nouveau projet commun dépassant les intérêts contingents des Etats. Une union renforcée entre 6 ou 7 pays permettrait à un groupe plus homogène de coopérer pour redéfinir un programme politico-économique cohérent, mobilisateur, lisible pour les citoyens et crédible vis-à-vis de l’extérieur. Loin d’être une contraction égoïste de l’Europe, la dynamique d’une union renforcée devrait tirer les autres pays par le haut.

Deux : priorité au lien social

En deuxième lieu, il faudrait que des équipes nouvelles, oubliant les vieux remèdes conçus dans l’urgence des élections, réforment avec franchise en plaçant haut et clair l’objectif de retisser du lien social, en redonnant à chacun une place et donc l’envie de participer.

Quelques exemples : la généralisation des circuits agricoles courts, comme ceux développés par les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap), permettrait de revaloriser et pérenniser le revenu des agriculteurs tout en diminuant les dépenses en nourriture des ménages; accélérer la construction de nouveaux quartiers, construits autour de réseaux de transports, de commerces de proximité, de startups et d’équipements culturels contribuerait à créer du lien social et de nouveaux emplois et à rendre l’immobilier accessible et écologique; la "silver economy", liée au vieillissement de la population, devrait comprendre à la fois le développement de services aux seniors mais aussi la contribution de ces derniers à la vie collective; les métiers en tension, dans l’hôtellerie, la restauration ou le BTP, pourraient se voir accorder une flexibilité accrue, acceptable car bénéfique à tous, en termes de temps de travail, de fiscalité ou d’aménagements d’horaires; enfin, la formation à des métiers manuels pourrait être couplée avec celle aux nouveaux métiers de la révolution numérique, pour que tradition et renouveau puissent cheminer ensemble.

Trois : créativité et retour aux principes

En troisième lieu, la finalité et les modalités de l’éducation devraient être revues pour être en adéquation avec les besoins du temps : l’éducation doit préparer les jeunes à faire preuve de discernement face à la quantité phénoménale d’informations nous arrivant sans aucun ordre de priorité, et à être inventifs dans un monde aux besoins changeants où la créativité devrait être une vertu essentielle. Plutôt que de se quereller sur des pédagogies dépassées, il faudrait assurer le renforcement de principes fondamentaux, tels que l’importance de l’acquisition des techniques de base au prix d’efforts non dissimulés, l’intérêt d’apprendre à apprendre, l’importance de la coopération, de l’expérimentation et de l’apprentissage par la réalisation de projets concrets, l’appréciation critique de l’information et, surtout, la reconquête du plaisir de la découverte culturelle, seule à même de fonder une identité personnelle et collective.

Innovation sociétale

Dans un monde très compétitif et d’autant plus sophistiqué que l’intelligence artificielle avance à grande vitesse dans notre vie quotidienne, l’innovation ne devrait pas être focalisée sur la seule technologie. Nous avons également un besoin urgent d’innovations organisationnelles et sociétales pour que le mieux vivre ensemble redevienne le moteur de notre engagement. Les multiples formes de collaboration que la société moderne exige de ses citoyens doivent être réinscrites dans l’action au quotidien d’hommes politiques à la fois exemplaires, capables de traiter nos problèmes actuels et de nous préparer au monde de demain.

Ce n’est qu’à ces conditions que la France et l’Europe seront capables de réenchanter leurs habitants en les convainquant qu’ils pourront y réaliser un projet de vie enthousiasmant. Une France moins nombriliste, instruite par les missions que les politiques auront su lui tracer, mieux intégrée dans une Europe elle-même consciente et responsable de la pérennité de ses Lumières. Voilà quel devrait être l’objectif.

* David Encaoua est professeur émérite à l'Université de Paris 1 Panthéan Sorbonne et membre associé de l'Ecole d'Economie de Paris. 

** Eric Morgan De Rivery est avocat à la Cour.