Opinions

Chroniqueur

Savez-vous qui sont Drew Gilfin Faust, Brian Gazer, Erik Lie ou encore Claira Furse ? Je gage que vous ne devez pas être nombreux à le savoir, pas plus que moi-même en l'occurrence. "Time" a inclus ces glorieux individus dans la liste des "cent personnes les plus influentes du monde" qu'il a fait paraître dans son édition du 14 mai dernier. Certes, dans ces listes, on retrouve des noms connus, comme ceux de Benoît XVI, d'Angela Merkel, de Garry Kasparov ou de Kate Moss. Mais bien d'autres ne défraient guère les chroniques de chez nous. Evidemment, "influent" ne veut pas dire "célèbre". Mais peut-on être influent en étant discret ? Il y a sans doute encore des Père Joseph de nos jours, mais leurs noms, précisément, sont de ceux qui ne risquent pas de figurer dans "Time". Notons que dans la liste de cet influent hebdomadaire on ne trouve qu'un seul Français, Bernard Arnault, le président du groupe LVMH. Cela n'a pas dû plaire au Tsar Kozy. J'imagine qu'en guise de représailles ce numéro de "Time" a été consigné aux cabinets de l'Élysée.

Ce qui semble évident, c'est que "Time" n'est pas au courant de nos gloires locales, du genre Michel Daerden ou Arno. On ne lit pas aux Etats-Unis un journal autrefois crépusculaire à la une duquel récemment notre Juju annonçait qu'elle "allait bien". Voilà qui a dû faire plaisir aux mis à pied de Forest ou de Huizingen, pour ne pas parler des affamés du Darfour, mais je suppose qu'on ne trouve pas aisément ladite gazette dans cette région-là. On n'y sait donc pas que Justine Henin fait partie de la caste grandiose des W.T.C., des "Wallons Très Connus ". On ne le sait pas non plus chez "Time", qui a osé lui préférer Kate Moss. Attendez que Justine pose nue pour une marque de parfum renommée, à moins qu'elle ne se mette à sniffer de la coke !

Poser nue est-il plus peccamineux que se découvrir au dernier moment une vocation politique, à l'exemple des W.C. (Wallonnes Connues), qui ont délaissé inopinément les lucarnes de la télévision pour les calendriers, pardon les prospectus électoraux ? Un lecteur du quotidien que je viens de citer a écrit à celui-ci pour signaler que si Anne Delvaux n'avait officié qu'à la radio, jamais le CDH n'aurait songé à la détourner. On ne pouvait mieux dire. On est fondé évidemment à penser de même de Florence Reuter. Mais pas de Carine Russo (quel est son nom à elle, je crois que la plupart l'ignorent), qui a accumulé, à son corps défendant, beaucoup d'expérience de la chose publique, et dont la présence sur une liste me paraît tout à fait légitime.

L'invention des W.C. après celle des B.V. (Bekende Vlamingen), ou si l'on veut être moins régionaliste, des F.C. (Francophones Connus) correspond à cette tendance à la pipolisation que l'élection du petit Nicolas vient de mettre en évidence. Car, qui a-t-on vu à ses côtés lors de son intronisation télévisuelle ? Mireille Mathieu, Enrico Macias, Doc Gyneco. Et l'on connaît ses liens avec Johnny Hallyday, le futur ex-Suisse qui n'a plus envie de devenir Belge. Verra-t-on demain Elio, appelons-le comme tout le monde par son petit nom, entouré de Salvatore Adamo, de Jean-Michel Saive, de Barbara Louys ? Certes je présume un peu trop légèrement des ancrages politiques de ces dignes personnages, mais s'agit-il encore de politique ? Remarquons qu'en matière de W.C., le PS n'en est pas avare du côté de Charleroi, dûment estampillés tels du reste par le parquet local.

On a vu l'entrée dans la divine famille à l'Élysée, et les gestes d'affection du nouveau locataire à l'égard de sa dame, celle qui avait fait la grasse matinée le dimanche du second tour. On ne se représente pas le général de Gaulle roulant un patin à Tante Yvonne, ni Tonton à sa légitime. En ces temps-là, la politique tenait plus de Marc-Aurèle que de Néron. Mais quand on n'a pas de véritable projet de société à proposer à celui que plus personne n'ose appeler le peuple, il faut bien qu'on fasse dans l'image. Et je laisse conter mes infortunes conjugales dans la presse pipelette (comme disait mon vieux pote Thoveron), et je te fais du jogging devant un peloton de photographes, et je me mets en scène dans une célèbre maison de bouche, de quoi faire saliver tous ceux qui ont foi dans mes capacités à karchériser les voyous. J'entends les voyous de banlieues, et non ceux parmi les patrons que j'ai traités de cette manière, les collectionneurs de parachutes dorés, mais c'était pour rire, pas de quoi s'affoler du côté du Medef. Remarquons qu'à l'autre bord, la même absence de projet aidant, on a eu droit à de belles images de mode en blanc et en rouge, à des innovations lexicales et des spéculations sur l'état des relations au sein du couple. On a même été jusqu'à prétendre que, si Mme Royal, pardon, Ségo, s'était présentée à la présidentielle, c'était pour se venger d'être cocue. Mais où vont-ils chercher cela ?

On s'étonnera ensuite que la politique souffre d'un grave désintérêt au sein du peuple. Et que beaucoup parmi ceux qui le composent se disent que voter est du temps perdu, et qu'un bon quarteron de managers ferait mieux l'affaire. À moins que ce ne soit un "bon" dictateur, cet extraordinaire oxymore. Pour le pire, car pour le meilleur, on pourra évidemment repasser.