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L'accent doit être mis sur la réforme des moyens de production et de consommation. Le sommet de Johannesburg est une occasion d'accélérer le mouvement. Sinon...

Secrétaire d'Etat à l'Energie et au développement durable

Qu'attendez-vous du sommet de Johannesburg?

O.D.: J'en attends deux choses: des engagements précis sur les modes de production et de consommation. Et d'autre part, j'attends aussi une solution pour le développement du Sud, pour la lutte contre la pauvreté. Il y a deux interrogations d'égale importance: quelle sera l'attitude des Etats-Unis et celle des pays du sud à qui il faudra expliquer que les volets environnement et sociaux ne sont pas du protectionnisme.

B.V.: Je crois aussi que c'est très important. Le développement durable repose sur trois piliers: économie, social et écologie. On ne peut pas dire que dans le mode actuel, on a un bon équilibre. Il est effectivement important que tout le monde se mette autour de la table pour solutionner ces problèmes. On est 6 milliards de personnes aujourd'hui. Selon certaines prévisions, on sera 9 milliards d'ici 30 à 40 ans. Les 3 milliards vont arriver dans les pays qui n'ont pas solutionné ces 3 problèmes.

Dix ans après Rio, pensez-vous que le sommet va réellement accoucher de mesures concrètes?

O.D.: Je crois qu'on est arrivé à un moment où on se rend compte que c'est difficile et qu'il y aura des arbitrages à faire. Il y aura des tensions mais ce sont des tensions positives.

Un échec à Johannesburg serait-il grave?

O.D.: Oui, ce serait grave. Dans le rapport qu'elle a publié il y a quelques jours, la Banque mondiale dit quelque chose de vraiment intéressant: `les contraintes environnementales et sociales pourraient nuire au développement´. Plus on perd du temps, plus cela va être douloureux.

Et le monde de l'entreprise joue-t-il suffisamment le jeu de Johannesburg?

B.V.: Le monde de l'entreprise a comme rôle d'apporter les produits de la meilleure qualité possible au meilleur prix possible. Ce faisant, il génère de l'emploi et des revenus. Il peut aussi apporter des solutions environnementales. Mais on ne peut demander aux entreprises de solutionner tous les problèmes du monde. Je crois qu'il y a une responsabilité plus générale.

Le monde de l'entreprise n'a-t-il d'ailleurs pas intérêt à intégrer cet aspect de développement durable?

B.V: On peut avoir une vision idyllique du libéralisme économique qui dit que si chacun poursuit ses intérêts privés, l'intérêt général est maximisé. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce le serait si les forces en puissance étaient relativement égales mais ce n'est pas le cas et il faut donc un effet correcteur. Il faut juste être sûr qu'en corrigeant, on ne détruit pas les initiatives de ceux qui ont la chance d'être nés avec les capacités les plus fortes.

O.D.: Je suis d'accord. D'ailleurs, l'Europe agit comme cela. Nous sommes dans une économie de marché fortement régulée. Dans le monde politique comme dans le monde des entreprises, il y a de tout. Comme je pense que le développement durable est un bien nécessaire, je crois que les entreprises qui saisissent cette opportunité vont plutôt gagner.

Les entreprises montrent-elles aujourd'hui plus d'ouverture en matière d'environnement?

B.V.: C'est une question d'équilibre. Le problème c'est qu'on ne peut pas demander à une entreprise de faire des efforts démesurés par rapport à ses concurrents. Sinon, vous la tuez. Cela ne signifie pas qu'on remet en question le but ultime. Par contre on demande des solutions raisonnables, des objectifs clairs et que l'on en parle avec ceux à qui on va les imposer.

Un autre aspect développé à Johannesburg concernera les partenariats public-privé (PPP) pour les pays en voie de développement. Peut-on vraiment imaginer que le secteur privé intervienne dans le développement de ces pays?

B.V.: C'est essentiel pour deux raisons. Premièrement pour une question de compétences techniques. Deuxièmement, il faudra bien financer tout cela et le secteur public dans ces pays est quand même limité à ce niveau-là.

Le monde des entreprises a un rôle à jouer et est ouvert au dialogue . Mais les contraintes nécessaires ne peuvent pas gêner l'initiative et fausser la concurrence.

Chief Economist de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB)

Toutefois, les ONG sont réticentes et cela nous pose beaucoup de problèmes à la FEB. Nous essayons de lier des contacts avec elles pour travailler ensemble, aborder le problème de façon équilibrée mais beaucoup d'entre elles ont encore l'impression que travailler avec le monde des entreprises les rend complices, voire impures. Les choses n'avanceront jamais si on ne travaille pas ensemble.

O.D.: Je n'ai aucun problème avec le principe de ces partenariats. Ce que la Belgique et l'Europe défendront à Johannesburg est un cadre précis dans lequel ces partenariats doivent s'inscrire pour pouvoir disposer d'une sorte de label `développement durable´. Ces partenariats doivent être le prolongement de ce qui est décidé au niveau multilatéral.

Les Etats-Unis exigent pour cela que les pays destinataires de l'aide ouvrent complètement leurs marchés.

O.D.: Je crois qu'un marché ne peut fonctionner que s'il y a régulation. La régulation organise le marché et le rend efficace pour la communauté.

B.V.: Le risque quand on ouvre un marché est de voir le plus fort s'installer et instaurer un monopole privé. Qui est pire qu'un monopole d'Etat. Un système anti-trust est donc toujours nécessaire. C'est évident: il faut laisser à un enfant le temps de devenir adulte. Il faut ouvrir les marchés mais intelligemment.

De manière générale, les pays en développement ne considèrent-ils pas les piliers sociaux et environnementaux comme un luxe? Leur premier souci reste l'économie.

B.V.: Ce que l'on oublie souvent, c'est que ce sont les grosses sociétés occidentales qui aident l'environnement dans les pays en voie de développement. Par exemple, lorsque VW construit une usine au Mexique, c'est pour vendre ces voitures à travers le monde et donc elle utilise les mêmes techniques de production que si l'usine était installée chez nous. Ce qui implique des contraintes environnementales supérieures à celles appliquées au Mexique jusque-là.

O.D.: Oui, mais il y aussi des contre-exemples spectaculaires. De toute manière, le Sud est la partie du monde la plus exposée aux dégradations environnementales parce qu'il n'a pas les moyens de s'adapter aux problèmes. Les dirigeants le savent. Je pense qu'ils sont conscients qu'environnement et développement ne sont pas contradictoires. L'environnement influence le développement parce qu'il en change le cours mais il n'y a pas d'antagonisme.

Par ailleurs, en parlant du Sud, il ne faut pas se focaliser sur la question démographique. La population mondiale aura sans doute doublé en 2100 mais si on évoque l'augmentation en matière de consommation de papier ou en matière de rejet de CO 2, sur la même période et uniquement dans nos pays occidentaux, nous ne sommes plus à parler de doublement mais de décuplement, voire de rapport de 1 à 20. C'est donc bien sur la réforme des modes de production et consommation qu'il faut se concentrer.

B.V.: Cet écart dans nos modes de consommation provient évidemment de la spectaculaire différence entre les revenus du Nord et du Sud. La première chose à faire est donc d'améliorer leur niveau de vie. Quand les gens s'enrichissent, la technique s'améliore. Le potentiel de solutions techniques va donc augmenter spectaculairement et comme, simultanément, la recherche de solutions sera concentrée sur la réforme des moyens de production et de consommation, j'ai l'espoir qu'une augmentation de leurs revenus ira d'office de pair avec une amélioration des technologies de production.

O.D.: Je suis d'accord avec vous sur cet optimisme technologique mais la grande question est celle de la rapidité. Il y a un double compte à rebours: celui de la dégradation environnementale et celui de la prise de conscience et de la mise en oeuvre. Et, pour le moment, l'avantage est toujours à la dégradation. Je ne suis pas un pessimiste millénariste et je ne dirai pas que Johannesburg est le sommet de la dernière chance mais il est temps de se demander s'il ne faudrait pas accélérer le mouvement.

Entretien: Ariane van Caloen, Rachel Crivellaro et Pascal De Gendt

© La Libre Belgique 2002