Opinions La posture de l’enseignant a changé. Il n’est plus celui qui possède le savoir mais celui qui l’organise et le décode. Une chronique de Cécile Verbeeren, professeur de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.

C’est la rentrée ! J’ai retrouvé avec un grand enthousiasme les "Petites Poucettes" (Michel Serres, Le Pommier, 2012) que j’avais quittées fin juin pour les deux mois d’été. Enthousiasme partagé ? La veille de la rentrée, alors que j’attachais mon vélo à un poteau de signalisation, une voiture éteint subitement son moteur, se gare, laisse sortir deux élèves visiblement ravis - malgré leur examen de passage en français trois jours plus tard - de me croiser. C’est un signe !

Le rapport entre professeurs et élèves, aussi banal qu’il paraisse, a quelque chose de mystérieux. Il est un kaléidoscope dont les facettes s’assombrissent et s’illuminent au fil de l’année, d’une heure à l’autre. Cette relation est à réinventer dans l’instantanéité du quotidien mais aussi à moyen terme, celui de l’année scolaire, et long terme, pour l’avenir de l’enseignement.

Durant la semaine qui précède la rentrée, les émissions au sujet de l’enseignement fusent. Un témoignage m’interpelle quant au "métier très pénible de l’enseignement". Qu’est-ce qui explique le départ de quatre jeunes enseignants sur dix et ce poids de la pénibilité du métier qui pèse sur les professeurs ? J’entends pourtant autour de moi que l’aspect relationnel entre professeurs et élèves reste le terreau de la motivation, la base de notre vocation. D’où vient alors cette déception, ce désenchantement tôt ou tard des professeurs à un moment de leur carrière ?

Selon moi, le blues du professeur est très intimement lié à la nouvelle place qu’il occupe dans l’apprentissage et donc à son rapport avec l’élève : adieu le "maître", place à l’organisateur, l’observateur, le médiateur… et, à certaines occasions, le psychologue ou l’assistant social. Aujourd’hui, la place de l’enseignant a profondément changé : il n’est plus celui qui possède le savoir et n’est donc plus respecté comme tel. Le professeur doit prendre conscience de cela et abandonner les conceptions ancrées mais désuètes de la place qu’il occupe. Le savoir se trouve partout, en un clic, on accède à l’information recherchée. En classe, il s’agit d’apprendre à décoder les savoirs. Dans la base infinie des données que chaque élève se constitue, il s’agit d’être capable de trier les informations.

L’enseignant est devenu un "organisateur du savoir", il apprend à classer les découvertes. Il aide à démêler les ficelles de la connaissance, il est un médiateur entre la recherche et le savoir. Ainsi, il se positionnera en observateur de l’apprentissage. Il guidera un groupe d’élèves vers cet apprentissage, puis portera l’adolescent vers la découverte et la connaissance. Ce qui rendra cet apprentissage d’autant plus puissant car lorsque tout un chacun découvre quelque chose par lui-même, il l’acquiert en profondeur. "Apprendre à apprendre", voilà le nouveau défi du professeur. Loin d’être évident, car pour l’accepter, il s’agira de pratiquer un réel exercice de modestie.

L’école tend vers une structure horizontale entre direction, corps professoral et élèves. Ces derniers ont désormais leur mot à dire. Il s’agit maintenant de coopérer et collaborer pour construire l’Avenir : celui de la société, le leur, le nôtre.

C’est ce nouveau rapport au savoir et cette démarche qu’il devient essentiel d’apprendre sur les bancs de l’agrégation ou pour toute autre certification des aptitudes pédagogiques. Car cette nouvelle position, ce nouveau rapport à notre rôle, à notre métier, sont essentiels pour l’épanouissement du jeune professeur, afin d’éviter qu’il se sente perdu et déstabilisé dans ses premiers pas. Trouver sa place, une juste place, dans le paysage de l’enseignement/de l’éducation, voilà le défi du professeur. C’est la rentrée, chacun tâtonne pour trouver le banc et le camarade idéaux pour vivre cette nouvelle année scolaire… un jeu de chaises musicales s’installe entre les élèves, se doutent-ils que, face à eux, le professeur aussi doit trouver sa place ?