Opinions Une opinion de Thomas Berns, professeur et administrateur (ULB). 


Les chiffres sont terrifiants : au total en neuf mois, outreles 4 chercheurs, 400 étudiants ont été arrêtés pour de purs délitsd’opinion, 19 universités ont été fermées, des milliers de personnes travaillant dans des universités d’Etat ont perdu leur poste.


Tout a commencé par la pétition du 11 janvier 2016 en faveur d’une solution pacifique dans le sud-est de la Turquie. Les 2 000 chercheurs et enseignants universitaires signataires de cette pétition subirent immédiatement des représailles : plus de 100 signataires ont été suspendus; des procédures disciplinaires frappent plus de 500 d’entre eux; l’Etat turc emprisonna pour des durées de 22 à 40 jours quatre signataires - Muzaffer Kaya, Esra Mungan Gürsoy, Kıvanç Ersoy et Meral Camcı - pour s’être exprimés publiquement sur ce sujet. Accusés de "propagande terroriste" , ils ont été libérés lors d’une première audience le 22 avril, mais le chef d’accusation fut alors commué en "insulte à la nation turque" . Ce 27 septembre, le procès devait se poursuivre sous ce nouveau chef d’accusation souvent mobilisé par le régime Erdogan. Cette audience surréaliste à laquelle j’ai pu assister, porteur d’un message de soutien de l’ULB, a duré une dizaine de minutes : suite à des vices de forme, une nouvelle audience a été fixée pour le 22 décembre. Ce n’est en rien une victoire : les quatre chercheurs restent poursuivis pour un délit d’opinion et l’ajournement du procès témoigne de la déliquescence de l’appareil judiciaire turc qui, lui aussi, subit des purges depuis cet été (entre les deux audiences plusieurs magistrats avaient été changés) : c’est à l’effritement de l’Etat de droit qu’on assiste, à l’entrée dans un état d’exception qui voit des pans entiers de l’Etat redistribués et tolère le maintien de certaines poursuites par ses dysfonctionnements. Ce procès n’est que la face visible de la répression générale que subit le monde universitaire turc.

L’instauration de l’état d’urgence découlant de la tentative de coup d’Etat en Turquie du 15 juillet, avec les purges massives qu’il a permises (qui frappent toute parole critique, bien plus largement que les seuls prétendus milieux gülenistes), a intensifié le processus de contrôle autoritaire du gouvernement sur les universités. Les chiffres sont terrifiants : au total en neuf mois, outre les 4 chercheurs, 400 étudiants ont été arrêtés pour de purs délits d’opinion, 19 universités ont été fermées, des milliers de personnes travaillant dans des universités d’Etat ont perdu leur poste, sont sans revenu (ni espoir de pension) et ne peuvent retrouver un emploi ni dans une autre université (même à l’étranger quand leur passeport leur a été retiré).

Une peur généralisée

Cette purge s’exerce soit directement par la main de l’Etat, comme c’est le cas suite au récent décret du 1er septembre, fruit de l’état d’urgence, qui a écarté 2 312 universitaires (ce chiffre se démultipliant pour les autres niveaux d’enseignement), mais il peut aussi être le fait des autorités propres à chaque université qui sont toujours plus soigneusement choisies par le gouvernement, parfois en contradiction avec les élections au sein des universités. En découle une peur généralisée qui paralyse la vie universitaire : les collègues que j’ai rencontrés me disaient réfléchir avant de s’exprimer dans leurs recherches ou face à leurs étudiants dont ils doivent désormais se méfier.

Mobilisation en berne

Ce bras de fer entre l’autorité politique et le monde universitaire est en passe d’être gagné par la première avec la mise sous tutelle de la vie scientifique. Outre le drame humain pour ceux qui sont frappés par cette répression, force est de constater que cette même peur a pour conséquence que la mobilisation est toujours moindre : ce mardi 27 septembre, peu de collègues turcs étaient présents aux manifestations de soutien, et ceux qui restent mobilisés et tiennent le compte des purges sont épuisés. Le seul espoir concret réside dans une "fuite des cerveaux" vers l’étranger, solution qui n’en est pas une et qui, de toute manière, se heurte à l’indifférence des universités étrangères.

Les différentes composantes de la situation - la question kurde, la situation de guerre en Syrie, et l’état d’urgence, ce à quoi s’ajoute le fait que l’Europe et les Etats européens sont désormais "liés" à l’Etat turc par l’accord scélérat sur les réfugiés - ne permettent guère l’optimisme. Cet état des lieux désespérant plaide pour une réaction immédiate des universités européennes : la communauté universitaire turque était riche, inventive et critique… Elle le restera si, comme c’est le cas des universités les plus internationales qui résistent le mieux au bras de fer mentionné, nos relations avec cette communauté turque sont toujours plus intenses, si des chaires d’accueil pour les chercheurs "en danger" s’ouvrent chez nous et si nous sommes présents le 22 décembre au procès contre les quatre chercheurs.

---> Et dans le silence absolu de l’Europe et des Etats européens, la purge du monde universitaire se poursuit au rythme des décrets, parmi lesquels celui du 29 octobre dernier qui abroge le droit des universitaires d’élire leur recteur, et un autre du même jour qui, à nouveau, expulse de nombreux enseignants des universités dont notre collègue Zeynep K., juriste. Cet article (rédigé avant ce dernier fait) lui est dédié.