Opinions
Une opinion de Tanguy De Wilde et Stéphanie Heng.*

Infoguerre, soft power, propagande, provocations, mises devant le fait accompli, contre propagande… : la crise est grave. Il faut sauver les apparences et trouver les meilleurs arrangements.

Les moyens mis en œuvre par des Etats dans le but de diffuser des messages s’appuyant sur des éléments idéologiques voire culturels participent de leur soft power. L’objectif est de développer une influence sur la scène internationale sans recourir à la violence. Le soft power passe notamment par les médias.

La Russie dispose d’une stratégie de communication internationale, s’appuyant sur des médias financés par l’Etat. La chaîne internationale d’information RT (auparavant Russia Today), qui émet en plusieurs langues dont l’anglais, et le service international multimédia Sputnik en sont des éléments clés. Ces médias visent à renforcer le poids médiatique et diplomatique du pays sur la scène internationale, mais également à contrer ce que la Russie perçoit comme de la "propagande agressive" des pays occidentaux, y compris européens, à son égard. Ils offrent un regard russe sur l’actualité internationale.


La crise ukrainienne

Il y a moins d’un an, la Russie annonçait le lancement du service international multimédia Sputnik, financé par l’Etat et dont l’un des objectifs clairs vise à lutter contre un point de vue sur les événements internationaux considéré par le pouvoir russe comme unipolaire. La crise ukrainienne offre un exemple intéressant à cet égard. Publiant des informations sur son site en ligne, Sputnik diffuse par ailleurs des informations sur les ondes radio dans de nombreux pays, y compris dans des pays membres de l’UE (notamment en France et en Allemagne), dont le lectorat est clairement ciblé.

Sputnik titrait le 20 mars dernier "Sanctions contre la Russie : sept pays de l’UE disent stop", indiquant le lancement par sept pays d’une fronde au sein de l’UE contre la politique de sanctions systématiques contre la Russie dans le cadre du conflit ukrainien. Un article de Sputnik titrait encore, plus récemment : "Majority of Greeks oppose anti-Russian sanctions" (25 août), faisant état de résultats d’un sondage de l’entreprise Gallup sur le rejet par une partie de l’opinion grecque des sanctions économiques occidentales imposées à la Russie dans le contexte de la crise ukrainienne. Dans une interview diffusée le 24 juin dernier ("European Union responsible for crisis in Ukraine"), Sputnik mettait en exergue les propos d’un homme politique français, membre du Front national et député français au Parlement européen, pointant pour sa part du doigt la responsabilité de l’UE dans la crise ukrainienne.

Bref, une information parfois sélective en donnant une importance apparente plus grande que la réalité à certains développements, ou en rapportant des paroles d’un membre du Front National, qui n’ont pas nécessairement suscité un intérêt massif en Europe… Entre infoguerre (guerre de l’information, à savoir une propagation organisée auprès de la partie adverse de messages visant à servir la stratégie russe) et soft power, la nuance est parfois pour le moins infime… Mais ne l’est-elle pas, en réalité, des deux côtés, l’Union s’attachant depuis peu à contrer ce qui lui apparaît comme de la propagande russe ?


Vers un retour de la guerre froide ?

Nonobstant, il semblerait que l’UE et la Russie s’accommoderaient aisément d’une sortie de crise honorable qui permettrait de reprendre le cours de relations économiques profitables et de se concentrer ensemble sur des problèmes tels que la lutte contre le terrorisme ou la prolifération nucléaire. Pour y parvenir, il faudrait modifier le contexte politique de tension généralisée, qui non seulement concerne les deux partenaires mais inclut aussi l’OTAN, au point de donner l’impression d’un retour de la guerre froide. Il y a une quinzaine d’années, à la fin du mandat de Boris Eltsine et à l’aube de celui de Vladimir Poutine, il paraissait pertinent de qualifier les relations entre la nouvelle Russie et l’UE sur le continent comme suit : "confrontation improbable, adhésion impossible, coopération nécessaire". On ne s’attendait pas à un retour de la guerre froide; la singularité russe excluait de traiter Moscou comme les autres Etats issus du communisme en Europe centrale et orientale et aspirant à rejoindre l’UE. Des formes originales de coopération étaient donc à trouver pour un avenir commun.

En 2015, le triptyque énoncé n’a plus vraiment cours. S’il fallait qualifier les relations UE-Russie de manière aussi lapidaire, un quadrige s’imposerait : "confrontation avérée, continuation impossible, réconciliation improbable, compromis nécessaire". Il ne faut pas se voiler la face : la crise est grave et il y a bien une confrontation fondamentale. Mais poursuivre celle-ci n’aurait pas de sens à long terme pour les deux parties. Il sera toutefois difficile de réconcilier des points de vue bien tranchés, en particulier sur la Crimée et l’Ukraine. D’où la nécessité d’un compromis pour sortir de la confrontation.


Comment sortir de la crise ?

Le respect véritable des accords de Minsk 2 serait un préalable, assurément. Mais ces accords ne pourront peut-être pas empêcher un conflit gelé dans l’est de l’Ukraine, à savoir une situation conflictuelle où la violence a cessé mais où la solution politique tarde à être mise en place et où s’instaure de facto un pouvoir pro-russe. Seules l’Ukraine et la Russie sont à même de l’éviter en reprenant langue pour appliquer les accords de Minsk 2 et rétablir leur coopération de voisinage. Quant à la question de la Crimée, elle paraît relever d’une moindre acuité pour l’heure même si du point de vue des principes, elle est bien plus difficile à résoudre. Admettre le fait accompli est impossible pour l’UE : ce serait brader ses principes en rase campagne.

Il demeure plausible, mais sans doute théorique, de suggérer, moyennant compensations, indemnités et accords sur la fourniture d’énergie, une restitution en bonne et due forme par l’Ukraine de la Crimée à la Russie. Ceci pour sauver les apparences, rendre le coup de force admissible et trouver un compromis meilleur que la persistance du fait accompli. Après tout, le détachement de la Crimée de la Russie au profit de l’Ukraine en 1954 était le fait d’une foucade d’un dirigeant soviétique dictatorial.

L’UE peut aussi s’armer… de patience stratégique et attendre que la situation se tasse sous l’effet du temps et, partiellement, des mesures coercitives. Mais au début de 2016, les questions risquent encore d’être pendantes. Pour sortir de l’impasse, l’UE pourrait alors prendre la diplomatie russe à rebours et lui proposer d’appliquer au cas ukrainien les recettes que Moscou suggère pour le cas kosovar. La Russie avance ainsi depuis l’indépendance unilatérale du Kosovo qu’elle serait susceptible d’avaliser toute solution qui agréerait Belgrade et Pristina. On pourrait lui servir le même plat : concernant l’est de l’Ukraine et la Crimée, l’UE, au-delà de Minsk 2, avalisera toute solution définitive qui rencontrerait l’accord commun de Moscou et de Kiev.


*Respectivement : professeur à l’Université catholique de Louvain et au Collège d’Europe de Bruges et chercheuse-doctorante (Pôle de Recherches sur la Communication et les Médias, Université Saint-Louis).