Opinions

Une opinion de Philippe Deschepper, marketing & sales Manager Aircraft Modernisation (Sabca) en retraite.

A quoi joue-t-on? Je suis choqué d’apprendre que des officiers supérieurs parmi les plus compétents ont été amenés à faire un pas de côté.


Je suis comme beaucoup de citoyens de notre pays les évolutions du dossier de remplacement de nos avions de combats.

Ayant passé 30 ans de ma vie professionnelle à la SABCA dont 15 comme chargé d’affaires pour la modernisation des avions de combat, je ne peux que m’étonner des réactions actuelles.

Et je suis choqué d’apprendre que des officiers supérieurs parmi les plus compétents ont été amenés à faire un pas de côté.

En question : la possible prolongation de la durée de vie de nos avions de combat qu’on aurait "cachée" à notre Ministre de la défense.

Mais enfin, à quoi joue-t-on ? Tout le monde sait que l’on "peut" prolonger la vie d’un avion.

Je me souviens avoir demandé lors d’une réunion chez Lockheed Martin à Forth Worth, alors qu’on évoquait un possible FLU (Final Life Update), quelle serait la dernière version du F16. Pour mémoire notre Force Aérienne opère des F16 modernisés plusieurs fois aussi bien pour la structure (Falcon Up, Falcon Star) que pour l’électronique embarquée (MLU, Mid Life Update). Ainsi modernisés nos F16 peuvent rivaliser avec des versions plus récentes.

Et Windows? Et les voitures?

Voici quelle fut la réponse de Lockheed Martin : "Connaissez-vous Bill Gates ? Si c’est le cas, pouvez-vous me dire quelle sera la dernière version de Windows ?" La réponse est simple : elle n’existe pas encore car pendant que vous utilisez une version, Microsoft prépare la suivante. A l’époque, on utilisait Windows XP.

Mais d’ajouter aussitôt : "Toutefois, prolonger la vie de vos avions vous coûtera de plus en plus cher ; surtout (et c’est important) si vous êtes les seuls à le faire à cause de la répartition des NRCs (coûts de développement) sur un nombre de plus en plus restreint d’utilisateurs."

La comparaison entre un avion de combat et un logiciel n’est sans doute pas pertinente. Celle avec nos voitures qui contiennent du "hardware" et du "software" l’est bien plus. Nous avons des voitures dont nous nous débarrassons après 10 ans de bons services lorsqu’elles ont atteint 200.000 km ou plus. Et nous savons que ces mêmes voitures se retrouvent en Afrique du Nord ou dans les pays de l’Est où elles connaîtront une seconde vie et parcourront 200.000 km de plus. Mais dans quelles conditions ?

Bien sûr que la vie de nos avions "pourrait" être prolongée.

Mais cela a-t-il un sens ?

Les pilotes méritent mieux que ça!

Quand on aura remplacé tous les équipements, toutes les voilures, et qu’il ne restera plus rien de l’avion original, ce sera encore un vieil avion, peu fiable et presqu’impossible à opérer dans un contexte international.

En effet, un avion de combat, c’est une structure, un moteur, de l’avionique (électronique embarquée) et de l’armement.

Un moteur cela se remplace, de l’avionique également (le radar par exemple), l’armement peut être mis à jour (même si ce n’est pas si simple d’intégrer de nouveaux missiles). Mais la structure ? On peut remplacer l’une après l’autre les pièces de structure comme les ailes mais personne, même pas – et surtout pas – l’OEM (Original Equipment Manufacturer) ne donnera une garantie sur la durée de vie de l’avion après remplacement. La garantie portera uniquement sur la durée de vie de la pièce remplacée. C’est évident mais il faut le savoir et le dire.

Et je passe sous silence le fait que ces avions seront dépassés technologiquement même après modernisation.

Nos pilotes dont la compétence est avérée méritent mieux que cela.

Nos généraux savent tout cela ; ils savent que lorsque nous serons les derniers à opérer le F16, le Maintien en Conditions Opérationnelles (MCO) sera un cauchemar : les pièces de rechanges deviendront introuvables ou hors de prix.

Sauf à décider de ne plus opérer d’avions de combat - mais dans ce cas quid de nos engagements vis-à-vis de l’Otan – renouveller notre flotte prend tout son sens. Mais il y a un "momentum" pour changer d’avions et c’est aujourd’hui. Demain il sera trop tard.

Et je passe sous silence le volet des retombées technologiques et commerciales liées à l’acquisition d’un nouvel avion. Lire à ce sujet le message de M. Thibauld Jongen, CEO de la Sabca (La Libre, 20/3/2018).

J’en reviens à nos militaires. J’ai beaucoup travaillé avec eux. Leur professionnalisme et leur intégrité forcent le respect.

Alors, qu’ils n’aient pas attiré l’attention de notre ministre de la Défense sur la possibilité d’une prolongation qui n’a pas de sens, ni sur le plan opérationnel, ni sur le plan économique. Ce n’est pas impossible mais cela ne me pose vraiment pas de problème. Ils savent mieux que personne que c’est une "mauvaise" bonne idée.

Et je parle en tant que citoyen soucieux d’avoir une Force Aérienne performante et soucieux de l’utilisation judicieuse des deniers publics.