Opinions

L'Occident, fort de ses avancées récentes sur les droits de l'homme, s'en fait volontiers le champion sans prendre en compte l'écart qui sépare l'affirmation de principe de la réalité du terrain, y compris dans son propre camp. On pourrait ainsi avancer que les choses se passent mieux en Chine aujourd'hui que nous ne le pensons, au plan du vécu quotidien des Chinois. Ignorer ce progrès et s'en tenir au rôle de donneur de leçons est injuste et peut se révéler dangereux.

Tout Européen bien né est attaché à la liberté religieuse et à l'intégrité de l'identité culturelle. Ce sont ces valeurs de liberté et de diversité culturelle qui fondent notre patrimoine commun. L'Europe ne saurait donc, sans renier une part essentielle de sa propre personnalité, rester sans réaction devant la situation au Tibet. On connaît la problématique en cause : le Tibet, partie intégrante de la Chine à plusieurs moments de son Histoire et en tous les cas à partir de 1720, a connu une période d'indépendance après l'effondrement de la dynastie Qing, en 1911, sous la pression coloniale, avant d'être reconquis par les armées de Mao, en 1965, au prix de lourdes pertes dans la population locale. La communauté internationale a entériné cette reconquête et nul Etat ne soutient aujourd'hui la thèse de l'indépendance du Tibet. Celui-ci est donc partie intégrante de la Chine.

Comment réagissent les gouvernements des pays menacés par la sécession d'une de leurs provinces - Irlande du Nord, Catalogne, Pays Basque - sinon par la répression d'un côté et la négociation de l'autre. Du moins en Europe occidentale, car la Russie de Poutine, plus souvent courtisée que blâmée - y compris par la patrie des droits de l'homme- s'en tient à la répression en Tchétchénie, et ce, d'une manière infiniment plus brutale que la Chine au Tibet. Mais voilà, la Russie est une démocratie et la Chine, non !

Ce raisonnement est-il juste ? Est-il tenable ?

Parcourons, sous l'angle des droits de l'homme, le trajet de la Chine depuis l'ouverture de l'économie au capitalisme occidental, en 1978, par Deng Xiaoping. Remarquons d'abord les avancées sans précédent accomplies par la Chine pour arracher en vingt ans à la pauvreté un tiers de sa vaste population, prouesse dont nous avons jusqu'ici été nous-mêmes bien incapables en Afrique, malgré un demi-siècle d'aide au développement ou de préférences commerciales ! Prenons acte de ce fait indéniable que jamais dans l'Histoire millénaire de la Chine, le Chinois ordinaire n'a connu un standard de vie plus élevé et une liberté d'expression plus grande qu'aujourd'hui ?

Mais comment définir exactement les droits de l'homme ? S'agit-il de droits constitutionnels inscrits dans les textes ou de droits véritablement exercés par les gens ? Des élections libres et la démocratie, présidentielle ou parlementaire, suffisent-elles à garantir que les droits proclamés sont effectivement attribués et reconnus aux populations les plus vulnérables ?

Voyons à travers le monde des pays comme le Salvador, la Colombie, l'Egypte, les Philippines, la Tunisie. Lequel ou laquelle d'entre nous qui a visité ces pays et qui les connaît bien peut répondre affirmativement à la question précédente ? Qui n'a entendu parler des escadrons de la mort, des contras, de la répression policière et de la corruption des juges qui garantissent que dans ces pays, la masse des gens reste misérable, vivant autant dans la crainte des autorités que des criminels, incapables d'exercer des droits syndicaux, amenés à vendre leur vote au plus offrant ? Parlerons-nous de tant d'autres "démocraties sur papier" en Afrique, en Méditerranée et en Amérique latine ?

Bien sûr, il s'agit là à nos yeux de situations déplorables, mais auxquelles nous finissons par nous habituer parce que notre stock d'indignation ordinaire est forcément limité. Par ailleurs, on avancera que les abus d'un côté ne sauraient légitimer des abus de l'autre, en l'occurrence de la Chine.

Mais allons alors plus au fond de la question chinoise ! Rappelons-nous d'abord le sort que nous avons nous-mêmes, Européens - Français et Belges y compris - Américains et Japonais, infligé à la Chine pendant un siècle d'oppression coloniale : de la guerre infamante menée en 1843 par les Britanniques contre l'Empire Qing pour forcer la Chine à absorber l'opium exporté par l'Inde de manière à permettre à cette dernière d'importer le textile industriel des Midlands, jusqu'à la réunification de la Chine par les communistes en 1949 : expéditions coloniales, occupations, exactions, impositions financières. Nous avons nous aussi un lourd passé en Chine !

Mais, dira-t-on, doit-on excuser les fautes d'aujourd'hui par les crimes d'hier ? L'humanité ne peut-elle opter pour de nouvelles façons de faire qui, tirant la leçon des expériences bonnes et mauvaises du passé, nous éviteraient de les reproduire à l'infini ? La Chine, désormais riche et héritière de la sagesse confucéenne, ne peut-elle pas simplement passer à la démocratie et entériner les droits de l'homme en s'inspirant de l'exemple des nations les plus avancées ?

Nous touchons en réalité, ici, la question la plus profonde et la plus complexe que pose le développement social et politique : celle du temps et de l'ordre séquentiel dans lesquels les sociétés humaines se développent et accèdent à la maturité. Nos sociétés, par l'avance que leur a conférée au XIXe la révolution industrielle capitaliste dont la Chine refermée sur elle-même s'était exclue, et par les luttes politiques et sociales qui, en plus d'un siècle et au prix de deux guerres mondiales, ont établi la démocratie et une certaine justice sociale en Occident, ont construit une société de consommation prospère qu'on veut croire soutenable et une démocratie qu'on veut croire robuste. Mais pour partie, ce succès s'est bâti au prix d'une division du monde entre un cinquième de la population qui a accédé à la prospérité et quatre cinquièmes de pauvres ou de très pauvres. La Chine est occupée à corriger ce déséquilibre injuste et intenable par un miracle économique jamais accompli dans l'Histoire de l'humanité : cette réussite est d'abord le produit du gigantesque effort de tout un peuple sous le leadership d'une classe dirigeante animée par la vue à très long terme requise lorsqu'il s'agit de réconcilier rattrapage économique et contraintes environnementales de plus en plus lourdes. La technologie occidentale joue d'ailleurs un rôle décisif dans la réponse à ce double défi à travers nos entreprises implantées là-bas. Il est de l'intérêt vital - en l'occurrence, il en va de la survie même de l'humanité - que la Chine réussisse, avec nous, à réconcilier progrès matériel et maîtrise du changement climatique et à organiser un partage équitable des ressources naturelles à l'échelle mondiale.

La Chine parviendrait-elle plus sûrement au développement soutenable qui seul donne un contenu réel aux droits de l'homme, par la voie de la démocratie parlementaire de type occidental ? Y parviendrait-elle mieux que les Philippines, l'Inde, le Nigeria, le Congo, le Bangladesh, le Pakistan, la Colombie, autant de pays qui viennent de connaître ou connaissent régulièrement des élections libres, fondement de la démocratie pluraliste prônée par l'Occident, mais qui, le plus souvent, conjuguent démocratie et pauvreté, élections et injustice extrême, Etat de droit et oppression au quotidien ? Et pourquoi la Chine ferait-elle exception à ces succès économiques et sociaux très relatifs apportés par la démocratie dans ces pays ? Mais voulons-nous vraiment le développement de la Chine ?

Les voies du développement pour les pays neufs et les économies émergentes, dans une économie mondiale fortement hiérarchisée au bénéfice des puissances occidentales qui ont pris la tête de la croissance industrielle à l'époque coloniale, sont plus complexes que nous ne sommes prêts à l'admettre.

La Chine explore une voie originale très difficile en raison du nombre et de la pénurie de terres arables. Ses succès remarquables ne vont pas sans sévères contreparties : les déséquilibres sociaux, environnementaux et régionaux. Le leadership chinois en est parfaitement conscient et cherche désespérément à régler ces questions.

Cela ne justifie pas la répression au Tibet. C'est vrai. Mais cela place le problème tibétain sous un autre éclairage. La Chine peut-elle réussir son pari en laissant mettre son unité et son intégrité en péril ? Laissons la Chine trouver pour le Tibet une solution qui réconcilie développement - absent pendant l'ère d'indépendance -, liberté religieuse et identité culturelle. Mais que Pékin cesse de se tromper d'adversaire en ciblant ses attaques sur le Dalaï Lama qui mérite le respect en Orient comme en Occident ! Et quant au boycott, réfléchissons à sa portée ! Ou bien il sera effectif et au-delà du ressentiment qu'il éveillera en Chine, il sera perçu en Asie et dans la plupart des pays du Sud comme une manifestation du chauvinisme occidental, reflet de la résistance de l'Occident à voir le Sud émerger par des voies propres. Ou bien il sera symbolique, et cette fois, c'est l'Occident qui perdra la face parce qu'il apparaîtra incapable de sacrifier ses intérêts aux valeurs qu'il affirme. Ne boycottons pas les Jeux olympiques de Pékin. Dialoguons avec la Chine et soutenons-la dans sa tâche immense.