Opinions

La France est-elle à l'avant-garde d'un nouveau type de confrontation? Une version «civile» de la guerre asymétrique que connaît l'Irak aujourd'hui. La faute au politique?

Chargé de recherches au Centre d'Analyse et de Prévision des Relations Internationales (CAPRI - Aix-en-Provence) (1)

Le sentiment est particulier. Après une semaine de travail à Aix, je rentre à Bruxelles. Le train double Saint-Denis et le «neuf-trois». Les gens, malgré l'heure tardive, poursuivent leur travail ou plus simplement, dorment ou lisent. On ne peut pourtant s'empêcher de penser aux «événements» de la semaine, une situation qu'un officier français avec lequel j'avais parlé dans la journée considérait, la voix triste, comme «quasi-insurrectionnelle». Mais vu de France par un stratégiste belge dont les connaissances en sociologie n'en font certainement pas un expert «des cités», qu'en est-il? La focalisation sur les déclarations de Sarkozy, qui marque tous les médias (avec des intensités variables, toutes opinions confondues), cache le fait que s'il n'a certes pas fluidifié la situation en parlant de «racailles» à nettoyer «au Karchër», il n'est pas nécessairement responsable de la situation actuelle. Lesdites cités sont d'abord du provisoire devenu permanent. Ni la gauche, ni la droite n'ont véritablement répondu, au travers de toutes ces années, à la dégénérescence d'un modèle par le chômage, une islamisation radicale rampante ou encore la banalisation d'une violence ordinaire et/ou sexuelle, salissant les rapports humains quand ils ne sont pas transformés en seul rapport économique. L'anomie guette, ici...

Un conflit potentiellement dégénératif

Le problème, à cet égard, est celui de la temporalité politique: d'émeutes en tournantes et de marasme généralisé en maigres espoirs, le manque d'une politique à long terme est criant. Celui des moyens aussi, et pas uniquement financiers: on fait appel aujourd'hui, pour calmer les plus jeunes, aux mêmes «grands frères » que l'on critiquait il y a quelques mois pour les pressions qu'ils exerçaient sur les «petites soeurs» afin qu'elles portent le voile. On est, dès lors, nécessairement porté à reconsidérer le modèle républicain français. Tour à tour encensé puis critiqué, il montre pourtant des ressources cachées. L'écoute des auditeurs des radios françaises ne montre pas de haine face à une extension des émeutes qui suit des modèles observés sur des théâtres de guerre. Les animateurs des radios appellent les jeunes au calme. Les gens défilent, entonnent la Marseillaise, deviennent résilients. En crise, une démocratie ne se défend pas qu'avec les armes. Mais jusque quand? Discutant avec mes collègues, nous nous étonnions qu'un habitant «civil» n'ait pas encore répliqué par la force: l'économie souterraine ne fonctionne pas qu'au profit des «rebeus » et des «blacks». Quant à la fatigue des policiers, elle aboutira nécessairement à des bavures.

Immanquablement, la situation actuelle appelle donc à la nuance. Les mots ne sont jamais innocents et parler de guerre civile ou d'insurrection n'est pas idéologiquement neutre. Indiquons donc ici que si je parle d'insurrection, c'est dans son sens premier: l'émergence et la diffusion dans le temps et l'espace d'une révolte populaire dont le degré de violence va croissant. Si nous sommes ici, bel et bien, dans ce type de situation, notons aussi qu'elle se rapproche de la «guerre de quatrième génération» (comme au Vietnam et en Irak) (2) décrite par Lind et Schmitt. Guérillas urbaines, militarisation en cours des populations, opérations asymétriques (armée contre guérilla) et mobilisation idéologique marquent le modèle. Un modèle qui, ici, «passe» à une autre génération. D'une part, parce que la confrontation en cours n'est pas une guerre, fut-elle civile (une guerre est balisée par un début et une fin) mais bien un conflit permanent, toujours latent et connaissant des phénomènes d'accélération (les actuelles émeutes) comme de décélération (un calme relatif qui reviendra tôt ou tard). Ce n'est pas non plus une insurrection au sens strict. Si la mort des deux jeunes, réfugiés dans un transformateur, a joué un rôle de déclencheur dans un contexte continuellement tendu et qu'il y a bel et bien remis en cause du modèle politique français, ce dernier n'est cependant pas mis en concurrence avec un autre, qui serait porté par les émeutiers.

L'extinction de la politique?

Vers quoi pourrait-on, donc, aller? Certainement, vers un accroissement des tensions. Pétri du modèle républicain, le monde politique français n'est pas prêt à l'amender, quitte à envoyer l'armée dans les cités, si la police est débordée. Si la mesure nous semble excessive, rappelons que le rapport à l'armée est fort différent en France de ce qu'il est en Belgique mais aussi que les forces françaises sont aussi celles qui ont conçu la doctrine dite de «maîtrise de la violence» (3). Ces mesures risquent aussi de se diversifier, notamment dans le cyberspace. Les meneurs des émeutes utilisent largement Internet et leurs téléphones portables pour communiquer entre eux, voire pour coordonner leurs actions. Le «conflit de cinquième génération» tend à la militarisation des groupes qui les mènent mais aussi à leur modelage idéologique (refus de la République française, revendications politiques ou plus ciblées vis-à-vis du travail ou du bien-être) voire non-idéologique (déchaînement sans motivation). A l'anti-étatisme s'adjoint, fort opportunément, un risque de récupération par les imams les plus extrémistes. En effet, si l'immense majorité des responsables religieux «font ce qu'ils peuvent» pour calmer la situation - ce qui, après le lancement d'une grenade lacrymogène dans une mosquée, ne sera pas facile -, d'autres, très nettement minoritaires, sont aussi les mieux placés pour activer des réseaux de militance qu'il sera difficile de contrer. Pour une seule raison: la réponse sera sécuritaire et non politique. Non pas que ce qui est sécuritaire ne soit pas politique; mais bien que ce qui est politique, c'est un modèle républicain dont on peut se demander si les autorités savent l'expliquer et le transmettre pour le pérenniser.

«La stratégie», disait le Pr. Hervé Coutau-Bégarie, «induit l'action de l'intelligence», que Piaget définissait comme la capacité d'adaptation. C'est la fameuse doctrine dite de «la maîtrise de la violence». Or, l'on peut se demander si le conflit dont la France est aujourd'hui le réceptacle n'est pas l'avant-garde d'un nouveau type de confrontation. «Tout est politique», dit-on. Or, ces conflits apparaissent dans des sociétés (c-à-d des espaces stratégiques, donc des espaces politiques) qui précisément ont été délaissées par le politique. L'Etat n'a plus son monople de la violence légitime et n'est, dans ces nouveaux conflits, guère plus qu'un régulateur voire un acteur parmi d'autres. Une des caractéristiques les plus frappantes des dernières émeutes est qu'elles opposent des cités entre elles. Les cités sont comme extradées des villes. Il y naît des sentiments identitaires forts, dans un «a-républicanisme» rapidement converti en «anti-républicanisme». Derrière les émeutes se cache une lutte entre deux modèles politiques. A ce stade, esquisser les responsabilités des uns et des autres n'est pas le coeur du problème. La vraie question serait plutôt celle de savoir jusqu'à quel point nos sociétés dites avancées sont ou non des matrices d'intégration.

Car, à n'en pas douter, les lendemains des émeutes seront douloureux pour la démocratie française. Quoiqu'on en dise, Sarkozy a attiré, tant bien que mal, un certain nombre d'électeurs hors de l'emprise du Front National. Lequel tirera immanquablement le plus gros bénéfice des émeutes: lorsque notre sécurité (et pas seulement sociale) est remise en question, toutes les réactions sont possibles. Même la tentative de suicide démocratique. On peut ainsi gager qu'après avoir offert au monde un modèle offrant des réponses, la France pose aujourd'hui des questions pour le moins lancinantes aux certitudes sur lesquelles sont bâties nos sociétés. Bienvenue dans les conflits de cinquième génération...

Egalement membre du Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques Webhttp://www. rmes. be

(2) La première génération est représentée par la guerre antique (à la romaine ou à la grecque); la deuxième est la guerre (dès le XVIe siècle) entre petites armées, dite «en dentelle» et la troisième génération est la guerre totale puis industrielle (depuis 1914-1918).

(3) Où l'armée cherche à diminuer l'usage de sa violence pour contrer un déchaînement de fureur.

© La Libre Belgique 2005