Opinions Il faut dépasser la tentation de mesurer la valeur pédagogique des cours en ligne au nombre d’inscrits.

Une opinion de Dominique Verpoorten, chargé de cours à l'Institut de formation et de recherche en enseignement supérieur et responsable académique du programme Mooc's-ULiège.

La récente mission d’Etat emmenée par le couple royal au Canada comportait un volet académique centré sur les technologies éducatives. Une table ronde rassemblant recteurs et chercheurs flamands, francophones et canadiens a été l’occasion de faire le point sur les Mooc's (NdlR : les "massive open online courses" sont des cours en ligne ouverts et massifs), et particulièrement sur leur qualité pédagogique.

Aux dernières nouvelles, la planète Terre compte 10 000 Mooc's, portés par 800 universités, produits pour un coût moyen de 30 000 euros et ayant suscité 80 millions d’inscriptions, dont 20 millions de nouveaux arrivants en 2017. A lire ces chiffres impressionnants, on peut avoir le sentiment que ce bel appétit de connaître et de faire connaître une multitude de sujets (il y en a un pour vous, c’est sûr !) parle de lui-même.

Les choses se déroulent sans accrocs, les gens sont contents et les réflexions actuelles se portent nettement plus volontiers vers la monétisation des Mooc's sous la forme, par exemple, de certificats MicroMasters (plate-forme edX, 1,7 million d’inscrits, coût : 1000 dollars).

Pourtant, des études suggèrent que la qualité pédagogique reste une question importante et que, en la matière, il est urgent de dépasser la tentation d’assimiler cette qualité au nombre d’inscrits. Sur 76 Mooc's analysés, une chercheuse britannique montre par exemple que seule une portion congrue peut se prévaloir de résolument mettre en œuvre les principes d’un enseignement efficace. L’enjeu qualitatif porte ici sur la capacité des enseignants à matérialiser des principes pédagogiques à portée générale dans leurs Mooc's.

Deux autres études récentes contrastent l’effet de la formation à distance pour les étudiants faibles, à qui elle apparaît moins bénéfique que le présentiel, et pour les étudiants forts, qu’elle rend plus forts ! La qualité est ici rapportée aux caractéristiques des publics visés. Par ailleurs, des études multiples mettent en évidence un faible taux global d’achèvement des Mooc's, de l’ordre de 5 % ou moins. On s’inscrit et on ne termine pas. Certes, la tendance actuelle dans la littérature est de dire que cela n’a pas d’importance car les 95 % restants n’auraient pas eu l’intention d’achever. Ce raisonnement est peut-être un peu court mais il rappelle une évidence : on est rarement un bon prof (un bon Mooc) pour tous les étudiants.

Un regard moins usité sur la qualité pédagogique des Mooc's concerne les enseignants qui les portent. Quelle énergie, quel investissement, quelle aventure ! Un Mooc ne pourrait-il pas aussi se juger aux enthousiasmes qu’il suscite, aux collaborations qu’il déclenche, à la modernisation des pratiques d’enseignement qu’il encourage ?

Au terme des échanges, les intervenants s’accordent sur le fait que la qualité d’un Mooc n’est pas objective. Elle est un objectif, une mesure liée à des intentions pédagogiques, des contraintes, des publics, voire des stratégies universitaires. Il faut se garder de dire : "les Mooc's sont efficaces". Les bons Mooc's sont efficaces. Garder cette question de la qualité vivante, non pas relativiste mais profondément contextuelle, est ce qui préservera des recettes, des effets de mode et de la tentation du "solutionnisme" qu’on voit ressurgir à chaque nouvelle vague de technologies éducatives.

L’éducation n’est pas soluble dans les Mooc mais les Mooc sont là pour rester. Ils sont encore très jeunes mais ont leur place à prendre en formation initiale et continue. Ils ont beaucoup d’atouts, mais ne sont pas la panacée.

Leur qualité ne découlera pas d’un effet intrinsèque des technologies et des médias qu’ils mobilisent mais de l’intelligence, de la pertinence de leur design pédagogique. Une scénarisation pédagogique bien conçue, tel est bien le cœur du réacteur en matière de qualité d’enseignement, qu’on ait 3 ou 30 000 étudiants.