Opinions

Une chronique d'Étienne de Callataÿ.


Comparaison n’est pas raison mais interrogation. Exemple avec les statistiques sur le coût du travail en Europe.


Le travail coûte cher en Belgique. Tel est le message simple et clair de la communication d’Eurostat, le 9 avril dernier, relative au coût horaire du travail dans les pays de l’Union en 2017. En effet, la Belgique y figure en deuxième place, avec un coût horaire de EUR 39,6, derrière le Danemark, alors que la moyenne de la zone euro est EUR 30,3 et celle de l’Union EUR 26,8. A l’heure des fake news, rien de tel qu’un chiffre établi par une source sérieuse pour faire autorité. Toutefois, dans le champ politique et de la communication, le chiffre ne reste pas à l’état de chiffre, il évolue vers un discours. Et, en l’occurrence, celui-ci semble écrit avec limpidité, en trois temps : le travail coûte plus cher en Belgique, cela nuit à l’emploi, nous aurions intérêt à abaisser ce coût. Or une telle interprétation est abusive.

Commençons par le commencement. Un coût du travail élevé est plutôt une bonne nouvelle qu’une mauvaise. On vit mieux au Danemark et en Belgique qu’en Roumanie et en Bulgarie, en queue de peloton, et un coût salarial bas n’est pas synonyme de dynamique porteuse. Ainsi, en l’espace d’une génération, la Bulgarie a perdu 20 % de sa population et celle de la Belgique a progressé de 15 %.

Ensuite, un coût du travail plus élevé ne signifie pas nécessairement un taux de chômage plus élevé ou en augmentation plus rapide. Tant le Danemark que la Belgique affichent des taux de chômage inférieurs à la moyenne européenne. Au raisonnement "salaires élevés, donc chômage élevé" répond celui, dit de Phillips, selon lequel "chômage faible, donc salaires en hausse". Plus largement, les causes du chômage sont multiples. Se focaliser sur le seul coût salarial est une erreur.

Enfin, il y a aujourd’hui un large consensus entre économistes pour penser que nos économies européennes gagneraient à ce que les augmentations de salaire y soient plus soutenues. Cela bénéficierait à l’activité économique, permettrait d’être plus strict en matière d’octroi de crédit aux particuliers, stimulerait l’investissement dans le capital humain, faciliterait l’ajustement de pays tels que la Grèce, rapprocherait l’inflation de l’objectif de la Banque centrale et servirait la cohésion sociale.

Simultanément, il ne s’agit évidemment pas de soutenir que plus le coût du travail est élevé, mieux nous nous porterions. Il faut en effet tenir compte des contraintes de compétitivité et de la possibilité de remplacer du travail par des machines. De même, il faut rejeter l’argument souvent entendu que la haute productivité de la main-d’œuvre belge autorise chez nous des salaires sensiblement plus élevés. Certes, un travailleur qui produit le double des autres peut gagner le double sans risquer de perdre son travail, mais il faut tenir compte ici d’une illusion statistique. Si la productivité est élevée en Belgique, ce n’est pas d’abord parce que nous sommes plus intelligents, plus travailleurs ou mieux organisés mais parce que nombre d’emplois à moindre productivité ont été éliminés chez nous. Ce faisant, la productivité moyenne, parmi les emplois qui subsistent, est plus élevée et, en même temps, le coût moyen du travail est plus élevé.

Nos statistiques, tant de salaires que de productivité, sont biaisées par l’élimination d’emplois à la fois moins rémunérés et moins productifs. Dans une société où l’insertion se fait encore et toujours d’abord par le travail, il faut se préoccuper du faible taux d’emploi des travailleurs moins productifs et du fait que leur coût salarial puisse être une des causes de ce mal majeur. L’enjeu économique est ici, et non dans ce classement d’Eurostat qui, en ignorant cet effet de composition, compare des pommes et des poires !

(1) Université de Namur 
etienne-decallatay@orcadia.eu