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Joëlle Milquet a frappé de stupeur l’ensemble des partis flamands par son interview à "La Libre" du 2 juin. Par ses déclarations, on pourrait supposer qu’elle regrette la campagne électorale de juin 2007, transformée en guerre communautaire par un certain Yves Leterme. Avec son train de revendications communautaires unilatérales, Yves Leterme - version 2007 - n’avait en réalité qu’un seul objectif : repositionner son parti au poste de commande de la politique belge. Joëlle Milquet semble marcher sur ses traces. Avec ses revendications territoriales poussées à l’extrême en évoquant ce fameux corridor Wallonie-Bruxelles, la présidente du CDH promet en quelque sorte la lune à son électorat.

On peut comprendre Joëlle Milquet : il y a trois ans, 800 000 électeurs flamands ont été séduits par des promesses irréalistes - les fameuses cinq minutes de courage politique qui suffiraient pour scinder BHV. On peut aussi penser qu’à court terme, un discours agressif pourrait permettre au CDH d’obtenir au sein de la circonscription électorale de BHV un score électoral satisfaisant. Au lieu de s’indigner, l’électeur flamand devrait voir dans la rhétorique annexionniste de 2010 une similitude avec l’unilatéralisme de Leterme en 2007, à la différence que le CDH vise tout simplement à sauvegarder ses positions à Bruxelles avec un discours guerrier.

Mais avec son rejet de la frontière linguistique, Joëlle Milquet semble remonter encore beaucoup plus loin dans le temps. Les Flamands y détecteront une résurrection de la Belgique de papa avec ses recensements linguistiques. La frontière linguistique devrait donc changer chaque fois qu’une majorité communale demande l’adhésion à une autre Région. C’est - bien évidemment - un scénario sans risque pour la francophonie, puisque les Flamands résidant au Sud s’intègrent sans problème et ne sont jamais demandeurs d’un changement de statut. Mais jusqu’où peut aller cette "volonté démocratique" ? En appliquant ce raisonnement jusqu’à l’absurde, on pourrait imaginer que la majorité de la population de certaines communes bruxelloises demande le rattachement de leur commune au Maroc Ce qui, bien entendu, est parfaitement absurde. Tout cela serait amusant, si les dégâts collatéraux du discours annexionniste n’étaient pas aussi spectaculaires : la montée en flèche de la N-VA au nord du pays. L’originalité - ou le cynisme - du numéro électoral de Joëlle Milquet réside dans le fait que la présidente du CDH continue à brandir le drapeau tricolore tandis qu’elle risque de dynamiter la Belgique. Le comble du paradoxe !

Selon les sondages, la percée de la NV-A aurait un effet dévastateur sur le paysage politique en Flandre. Joëlle Milquet désire-t-elle secrètement pousser de façon massive l’électorat flamand dans les bras de Bart De Wever et affaiblir ainsi les grandes familles politiques du Nord ? Si les sondages se confirment, socialistes et libéraux flamands seront réduits à l’impuissance politique. On comprend que Bart De Wever se montre sarcastique, quand le CD&V prétend que trois ans de Leterme nous ont rapprochés d’un compromis communautaire. Le président de la NV-A a déjà envoyé ses condoléances à Marianne Thyssen pour les propos tenus par sa consœur francophone. Avec ses déclarations - au même moment que Marianne Thyssen s’est déclarée prête à devenir la première femme chef du gouvernement fédéral belge -, Joëlle Milquet rend cet espoir illusoire et sa plus grande victime pourrait donc être son homologue flamande. Car si, par manque de crédibilité, le CD&V ne dépassait guère les 20 % des voix, la présidente du CD&V pourrait bien oublier ses ambitions. Elio Di Rupo en fera le constat en toute sérénité. S’il devient Premier ministre, ce sera, en partie, à Joëlle Milquet qu’il le devra.