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Professeur émérite de l'Université Catholique de Louvain

Celui qui nous a quittés n'a jamais laissé personne indifférent. Les volontés qu'il a soigneusement consignées à propos de ses funérailles n'étonneront que ceux qui le connaissaient mal. L'expression de ces volontés constitue un signe très fort qui nous est adressé, et que nous ne pouvons pas prendre à la légère. Un autre bouquet de signes, venu du Ciel, nous presse de ne pas rejeter d'un revers de main son ultime message. Mgr Massaux est décédé le 25 janvier [...]

Mgr Massaux était un Ardennais de souche, "fier, fort et fidèle". Un homme d'un sacré courage ! Jusqu'au bout, il sera l'ennemi juré de la langue de bois. C'était un homme qu'aucune adversité n'a jamais réussi à fléchir, qu'aucune intimidation n'a jamais réduit au silence, qu'aucune trahison n'est jamais parvenue à abattre.

Dès le début, la vie d'Édouard Massaux a été marquée par l'épreuve. Son père et sa mère sont tués par les forces nazies. Jeune théologien, l'Abbé Massaux est impliqué dans les débats majeurs qui ont fait de la seconde moitié du siècle dernier un siècle à la fois fascinant et tragique. Il a tenu le gouvernail alors que l'Église était secouée par une crise post-conciliaire profonde; alors que la société civile était ébranlée par les événements de mai 68; alors qu'un tsunami sans précédent engageait lamentablement le splitsing de l'Université; alors qu'il fallait déménager et bâtir Louvain-la-Neuve; alors qu'allaient s'exacerber les débats sur la théologie de la libération et sur la bioéthique. Comment ne pas comprendre qu'en une formule déjà entrée dans l'histoire, cet exégète de haut vol ait dénoncé un "péché contre l'Esprit" [1] là où un langage moins biblique doit se résigner à parler de trahison ? Si ces épreuves n'ont jamais altéré le courage de Mgr Massaux, c'est pour deux raisons complémentaires : la très haute idée qu'il avait de l'Université catholique et une foi inébranlable.

Fier de l'Alma Mater, et par conséquent exigeant, le Recteur Massaux avait mis la barre très haut pour l'Université. Il la voyait comme une communauté de chercheurs de vérité, et, autant que possible, comme une communauté de chercheurs de Dieu. Il savait et il croyait que Dieu se révèle dans sa Création, qu'il parle à travers elle. Mais en brillant universitaire, notre ami savait les limites des sciences de la nature. Il savait ce que les sciences humaines pouvaient offrir, mais il en savait aussi les limites. Notre recteur connaissait donc les pièges entrelacés du scientisme, des idéologies, du relativisme et du scepticisme corrosif.

Pour Mgr Massaux, sciences de la nature et sciences humaines étaient deux grands portiques ouverts à l'espérance et à la lumière. À ses yeux, comme aux yeux de Benoît XVI ou du Cardinal Lustiger, la raison elle-même devait être sauvée. Comme Saint Augustin, il considérait que pour l'homme il n'y a de pleine lumière que là où la grâce en a déjà ouvert le chemin.

Contre les descendants de Pélage [2], le Professeur Massaux déclarait que l'homme échouait à se sauver seul, et qu'il se fourvoyait s'il se posait en maître ultime du sens de la vie et de la mort. Pour lui, le pilotage de l'Université ne pouvait se faire les yeux rivés sur les classements à la mode. En prenant ce risque, notre Université se mettait en danger de perdre son âme.

Mgr Massaux a découvert très tôt qu'une vérité d'un autre ordre s'offre à l'homme. À ce troisième niveau, c'est le Seigneur qui fait le premier pas pour se révéler à la connaissance de l'homme et s'offrir à son amour.

Dans ce monde universitaire, où les hommes ont souvent une estime fort flatteuse d'eux-mêmes, Massaux jugeait qu'il devait y avoir place pour le don que Jésus offrait à la Samaritaine de l'Évangile (Jn 4). Ce don, c'est ce que nous appelons la foi.

Ô rassurez-vous, chers Frères et Soeurs ! Mgr Massaux ne rêvait pas de voir l'Université transformée en pouponnière catéchétique pour jeunes adultes ! Il n'eut jamais la tristesse de voir sa Faculté de Théologie ployer sous le joug du magistère romain, moins encore du magistère national belge. Il souhaitait, au minimum, qu'en aucun domaine l'Université ne porte de contre-témoignage; et qu'au mieux elle s'ouvre, comme la Samaritaine (Jn 4), comme Zachée (Lc 19, 1-10), comme l'Aveugle-né (Jn 9) au don de Dieu. Car ni les hommes ni les institutions ne sont à l'abri de la "renégation".

Sans attendre une reconnaissance qui ne lui fut distillée que parcimonieusement, Mgr Massaux a donné sa vie pour la communauté universitaire, pour son pays, qu'il voulait uni, et pour l'Église, qu'il aimait avec autant de tendresse que de lucidité. Il n'a jamais transigé sur les conditions de la solidarité, de la générosité et de l'amour. Ni celui-ci ni celles-là, estimait-il, ne sauraient reposer sur des compromis précaires ni sur des marchandages inavouables. L'union, oui; mais pas au prix de l'indignité.

Lorsque le Pape Paul VI lui a conféré, en 1965, le titre de Prélat d'Honneur de Sa Sainteté, le Chanoine Massaux a choisi pour devise "In libertate veritatis" : la vérité fera de vous des hommes libres (cf. Jn 8, 32). A quelque niveau que l'on envisage la liberté, celle-ci est incompatible avec le mensonge, avec l'orgueil, avec toutes les formes de violence. Tous les hommes aspirent certes à la liberté, mais la fascination du mensonge survit à ce que nous croyons être nos libérations. Il nous en coûte en effet de reconnaître que nous préférons souvent consentir à la servitude plutôt que d'accueillir Celui qui, seul, peut briser nos entraves. En définitive, seul le péché fait obstacle à notre liberté.

Le chemin du bonheur n'est pas à chercher dans les sagesses trompeuses stigmatisées par Saint-Paul (cf. Col 2, 8), ni dans les fables tarabiscotées dénoncées par Saint-Pierre (2 P 1, 16), ni non plus dans des concordats signés à la sauvette avec des puissances séculières. Le bonheur, c'est d'aller sur les routes du monde pour inviter tous les hommes aux noces de Dieu faisant alliance avec nous.

En fin de compte, nous devons être des messagers d'espérance. Cette espérance, dont Massaux a été témoin, nous autorise à penser que, pas plus aujourd'hui qu'hier, notre Alma Mater ne doit craindre les vents qui la font tanguer.

Mgr Massaux a vécu à Bioul une retraite dont peu de sollicitations épiscopales sont venues troubler la sérénité. Aussi longtemps que ses forces le lui ont permis, il a assisté à des réunions scientifiques et participé à leurs travaux. Il a cultivé les amitiés solides, notamment avec des personnalités d'exception comme la Princesse Liliane ou le Docteur Wynen.

Ceux de ses amis qui étaient, comme on dit, "en recherche" occupaient une place spéciale dans son coeur. En même temps, le théologien se tenait très au courant des dernières publications de sa spécialité. Comme Karl Barth, il ne concevait pas qu'une journée puisse se passer sans la visite de Mozart. Et quand ses forces ont commencé à décliner irrémédiablement, il est devenu une colonne de prière pour l'institution à la nuque raide (cf. Ex 32, 9) qu'il avait portée pendant trente ans à bout de bras.

Cher Monseigneur, nous avons l'audace d'espérer que, dans l'intimité trinitaire où le Seigneur veut vous accueillir (cf. Mt 18, 14), vous continuerez à veiller sur l'institution que vous avez sauvée du naufrage. Pour le reste, je sais que le grand recteur et le grand pasteur que vous avez été s'en est remis depuis longtemps, comme un enfant, au Coeur de Jésus. Votre dernier murmure me semble avoir été la prière enseignée en 1982, sous votre rectorat, à nos étudiants et à nos professeurs par la Bienheureuse Mère Thérèse de Calcutta, Docteur Honoris Causa de notre Faculté de Médecine : "Jésus dans mon coeur ! Merci de votre amour pour moi ! Jésus, je vous aime !"

[1] Cf. Mt 12, 31 s. Mc 3, 28-30; Lc 12, 10; He 6, 4-6; 1 Jn 5, 16. Le péché contre l'Esprit, c'est le rejet absolu de ce que l'on sait être la Lumière venue de l'Esprit. C'est le péché de mauvaise foi radicale, qui, divisant Jésus et l'Esprit-Saint, divise aussi l'Église.

[2] Moine breton, mort au début du Ve siècle.

Le titre et le sous-titre, ainsi que l'exergue, sont de la rédaction