Opinions
Une chronique de Cécile Verbeeren, professeur de français dans une école secondaire d'Anderlecht. 

Comme l’erreur dans l’apprentissage, la tolérance vis-à-vis de l’enseignant doit aussi entrer dans les codes.


L’erreur occupe une place cruciale dans l’apprentissage, elle est un tremplin qui permet de découvrir et expérimenter. Quantité de pédagogies nouvelles et anciennes engagent à ne pas sanctionner l’erreur mais plutôt la mettre en valeur. Il s’agit de laisser libre cours au tâtonnement et laisser ainsi l’apprenant procéder par essai et erreur. Cette pédagogie expérimentale permet à chacun d’évoluer à son rythme. Dès lors, toute forme d’erreur tend à être magnifiée puisque c’est justement par ce biais que se fait l’apprentissage. L’école étant un passage vers la vie professionnelle qui, intransigeante, ne laisse pas droit à l’erreur, cette suprématie est-elle cohérente ?

Dans l’enseignement, une différence semble exister entre la perception des fautes faites par les apprenants et celles commises par les enseignants. Dès lors, à force d’entendre parler de théories autour de l’intérêt de l’erreur chez l’élève (et à force d’expériences de plus en plus significatives), je me suis posé la question de savoir  si l’erreur chez l’enseignant avait déjà été étudiée. En fouillant sur la toile, je n’ai trouvé aucun article à ce sujet, tous revenaient à l’erreur chez l’apprenant. Vide inquiétant s’il reflète une zone obscure … l’enseignant a-t-il, lui aussi, droit à l’erreur  ?

Récemment, j’ai emmené une classe de sixième visionner un film d’auteur qui me semblait approprié pour développer l’esprit critique sur certaines thématiques brûlantes d’actualité. Or, pendant le film, quelques élèves n’ont pas hésité à lancer des commentaires abjects, méprisant différentes scènes, insultant certains acteurs et blâmant les thèmes abordés dans le film. Je me suis alors sentie très mal à l’aise, n’ayant pas du tout anticipé cette réaction de la part d’apprenants relativement matures et sérieux.

En sortant du cinéma, une élève m’a décoché : "Vous, les profs, on le connaît votre lavage de cerveau, si mes parents apprennent que vous m’avez emmenée voir ce film, ils vous tuent  !" Le lendemain, nous en avons discuté en classe et, heureusement pour moi, les esprits échauffés s’étaient fort apaisés. J’ai reconnu la brutalité du film, la façon  crue dont les sujets y étaient traités, mais je n’ai pas démordu de l’importance de la tolérance et de l’ouverture d’esprit de chacun. Certains ont pu l’entendre, d’autres pas. Il n’empêche que j’ai eu le sentiment de commettre une erreur et que cela n’était pas acceptable pour un professeur.

J’ai tenté d’identifier les facteurs qui causaient ce ressenti, quatre m’ont paru pertinents : tout d’abord, la nouvelle image du prof qui est de plus en plus suspect, ensuite la société libérale impitoyable, puis la pression pédagogique au sein de l’enseignement en décrépitude et enfin, la place nouvelle que l’enfant occupe et lui donne la légitimité d’affronter l’adulte sans détour. Ces éléments peuvent s’avérer non seulement menaçants, mais aussi intimidants pour un jeune professeur lorsqu’il commet une "erreur ".

En classe, les erreurs sont fréquentes, qu’elles soient de nature pédagogique  ou relationnelle . Rien n’est acquis, tout est à (re)construire inlassablement et donc tout est à remettre continuellement en question. Il est parfois difficile d’affirmer ses valeurs, de respecter ses propres principes et exigences, sa vision pédagogique et donc de transmettre, dans un environnement toujours plus intransigeant et accusateur.

Dans certains établissements scolaires, il existe très peu de reconnaissance de l’engagement du professeur, ni même de sa bonne volonté. Cette phrase m’est déjà parvenue : "Comme enseignant, vous êtes payés pour vous adapter aux élèves". D’accord, mais si nous nous trouvons face à des élèves qui, d’une part, ne s’adaptent pas au système scolaire et qui, d’autre part, ne sont fondamentalement pas adaptés à ce même système, les enseignants ont à se positionner.

Je pense que, au même titre que l’erreur est acceptée dans l’apprentissage, la tolérance vis-à-vis de l’enseignant doit, elle aussi, rentrer dans les codes de la pédagogie. Car, au quotidien, l’enseignant tâtonne, il expérimente, s’éprouve, cherche et… commet des erreurs. Pour terminer sur une note positive, les pistes qui permettraient un soutien à l’enseignant ne manquent pas : l’interdisciplinarité, la complémentarité entre professeurs dans les mêmes matières, créer non seulement des espaces de discussion et d’échanges de pratique, mais aussi des espaces d’expérimentation.