Opinions

Prêtre et bibliste

Quel bilan dresser de 25 années de pontificat? Si la stature humaine de Jean-Paul II impressionne, ses prises de position doctrinales comme ses décisions pastorales - et plus encore celles de la Curie romaine - marquent un recul par rapport aux ouvertures du Concile Vatican II et même par rapport au pontificat pourtant de plus en plus frileux de Paul VI. Affirmations rigides et postures autoritaires procèdent d'une sourde angoisse devant les évolutions d'une société sécularisée et soumise à la loi d'airain du Marché, société qui affirme l'autonomie du sujet et s'accommode du pluralisme. Le repli identitaire prend donc le contre-pied de l'évolution des mentalités. De l'extérieur, l'Église catholique apparaît comme un bloc qui s'isole du monde et cherche en vain à en freiner les évolutions; à l'intérieur, la tendance est à la répression de ceux qui s'écartent de la ligne officielle. Malgré quelques belles réussites, il en résulte un peu partout frustration et découragement parmi les chrétiens les plus engagés dans leur communauté. Certains quittent l'Église sur la pointe des pieds, et les générations plus jeunes sont comme étrangères à la tradition de leurs pères. Certes, il faut nuancer ce tableau selon les régions du monde et les domaines d'activité, mais le catholicisme se trouve globalement sur la défensive. Le style actuel des instances romaines ne fait qu'accentuer cette réalité.

Commençons par les points forts. Porté par une conviction sans faille, Jean-Paul a révélé un courage exceptionnel en maintes circonstances. Il dit ce qu'il pense avec une liberté que ne s'autorise presque aucun responsable politique. C'est par cette franchise audacieuse qu'il a contribué à l'effondrement des régimes communistes d'Europe de l'Est. Son intelligence et sa culture intellectuelle impressionnent, comme sa présence médiatique.

Plusieurs encycliques critiquent sans complaisance les excès du néo-libéralisme et appellent à une action résolue pour plus de justice sociale. Le pape met en valeur les droits de l'homme, autrefois critiqués au nom des droits de Dieu, et le Vatican s'est mobilisé ces dernières années pour l'abolition de la dette du Tiers-Monde. Une autre ligne de force du pontificat est son engagement pour la paix entre les peuples, non seulement par des discours mais aussi par l'action diplomatique.

Jean-Paul II est l'initiateur de la rencontre d'Assise et d'autres rencontres similaires, où des leaders de diverses religions prient pour la paix. Il a fait franchir aux relations avec le judaïsme des seuils historiques. Dans le domaine de l'oecuménisme, ce pontificat a soufflé le chaud et le froid, avec un accord entre luthériens et catholiques sur la justification, mais aussi le refus d'entériner d'autres accords ou les réactions indignées à l'ordination de femmes dans l'Église anglicane.

Depuis 25 ans, les interventions doctrinales se sont multipliées, le plus souvent sur le ton de la mise en garde. L'encyclique «Veritatis splendor» (1993) expose la conception de la vérité qui sous-tend d'autres documents. Alors que Vatican II et certains textes de Paul VI parlaient de l'Église progressant par le dialogue dans sa connaissance de la vérité, les textes romains plus récents en reviennent à l'idée d'une vérité toute faite et intemporelle, que l'Église - en fait le pape et la Curie romaine - aurait reçue de Dieu. Cette vérité, condensée dans les formules abstraites des affirmations dogmatiques ou morales, ne peut faire l'objet d'aucun débat. De plus, la Congrégation pour le Doctrine de la Foi (SCDF) qualifie diverses propositions de «vérité définitive» ; il y a là une extension nouvelle et inacceptable de l'infaillibilité pontificale.

Dans le domaine de la bioéthique, les encycliques «Donum Vitae» et «Evangelium vitae» procèdent par déduction à partir des grands principes (la vie, la loi naturelle), sans prendre en compte l'expérience concrète des personnes concernées, sinon pour en condamner les «déviances». La lettre apostolique «Ordinatio sacerdotalis» exclut définitivement la femme du ministère presbytéral, et une lettre du cardinal J. Ratzinger déclare infaillible ce refus. L'ouverture manifestée dans l'encyclique «Ut unum sint» sur l'oecuménisme, qui posait la question d'une réforme possible de la papauté, a été vite annulée par d'autres documents romains.

Depuis l'accession de Jean-Paul II au pontificat, Rome a été habitée par deux hantises successives: d'abord la théologie de la libération, puis le relativisme doctrinal, dénoncé dans «Dominus Iesus»; ce document dit aussi que les autres confessions chrétiennes non orthodoxes ne forment pas des «Églises». D'autres textes mettent en garde contre les dérives de la recherche théologique et de la pastorale des homosexuels ou interdisent l'accès à la communion eucharistique des divorcés remariés.

Il n'y a pas que les textes et les discours. Il y a aussi les sanctions contre les théologiens, le serment de fidélité imposé aux enseignants, la promotion de l'Opus Dei et d'autres mouvements analogues, les sanctions frappant les évêques jugés contestataires et d'autre part la nomination contestée d'évêques réputés autoritaires, le blocage du dossier emblématique et crucial des ministères, les interventions dans les affaires d'Églises locales... Les canonisations de Pie IX ou de J.M. Escriva de Balaguer s'inscrivent dans la même ligne autoritaire.

Les voyages apostoliques si caractéristique du pontificat sont marqués par l'ambivalence: dans certains cas, Jean-Paul II encourage les communautés locales placées dans des situations difficiles; ailleurs il réaffirme, contre ces mêmes communautés, le point de vue romain. L'organisation de rassemblements grandioses donne de l'Église catholique l'image spectaculaire d'une masse compacte, au risque de verser dans le culte de la personnalité et de masquer la réalité quotidienne des communautés concrètes.

Les gestes de repentance qui se sont multipliés en l'an 2000 sont ambigus, eux aussi. D'une part, ils apparaissent comme l'humble reconnaissance d'erreurs ou de péchés du passé, et peu de groupes humains ont ce courage. D'autre part, l'aveu des errances d'autrefois ne va pas avec un questionnement sur les pratiques actuelles. Ainsi, l'aveu de fautes commises lors de l'Inquisition dédouane en quelque sorte l'Église, comme si ce qui a été rappelé ci-dessus ne se situait pas dans la même logique de possession autoritaire de la vérité.

Je ne mets pas en cause la conscience personnelle de Jean-Paul II, dont la sincérité est indiscutable, mais un système qui véhicule l'esprit de la forteresse assiégée de l'extérieur et menacée de trahison à l'intérieur. Dans les prises de position doctrinales comme dans les mesures disciplinaires transpire une méfiance fondamentale par rapport aux avancées de la modernité. Comment ne pas voir que ce système est de plus en plus inassimilable par nos contemporains? Et - beaucoup plus grave à mes yeux - comment ne pas mesurer la distance entre cet état d'esprit et celui que propose l'Évangile?

© La Libre Belgique 2003