Opinions Une opinion d'un jeune médecin du CHU Saint-Pierre qui souhaite garder l’anonymat.


Chers gestionnaires du Samusocial,

Je suis un jeune médecin en spécialisation. Hasard du calendrier, celle-ci m’amenait cette année à l’hôpital Saint-Pierre, que vous connaissez sûrement très bien puisqu’il appartient au CPAS de Bruxelles et qu’il draine la majorité de la population fréquentant vos services.

Dans ce grand hôpital, je croise d’abord des patients. Très souvent démunis. Face à la misère sociale, à la carence économique, au décalage culturel et à l’absence d’échappatoire.

Vous les connaissez bien ces patients car, comme dit plus haut, ils retrouvent souvent vos services. Ils vont et viennent, rongés par la crasse, la maladie, l’alcool et la détresse. Souvent, ils n’ont pas de quoi se payer leurs médicaments. Donc ne les prennent pas. Et reviennent. Nous les accueillons dans notre service d’urgences, puis parfois aux soins intensifs ou en salle d’hospitalisation.

Dans ces services, une grande équipe s’active à les soigner le mieux possible. Nous les respectons, même s’ils ne les respectent pas toujours. Nous les lavons, même s’ils sentent l’urine ou les selles. Nous leur donnons des médicaments, même si nous savons qu’ils ne les prendront parfois que le temps de l’hospitalisation.

Dans ces services, je vois des infirmiers débordés et pourtant héroïques, s’essayant à des explications et des réconforts dans un mélange de mots hybrides et de gestes choréiques, écoutant malgré l’absence de temps, restant au-delà leurs heures, donnant parfois plus qu’ils ne peuvent.

Je vois aussi des assistants sociaux, dont l’envie d’aider n’a d’égale que l’absence de jugement et la neutralité. Ils courent, téléphone vissé à l’oreille, puis passent voir tous les patients, sans exception. Tentent de surnager dans l’océan de mesures antisociales mises en place par notre gouvernement. Connaissent des astuces, rivalisent d’ingéniosité, s’entre-aident, se conseillent. Leur but est simple : rendre la vie de ces gens un peu moins injuste et pénible. Et bien, croyez-le ou non, ils y parviennent bien souvent.

Je vois également des kinésithérapeutes, des assistants-logistiques, des étudiants, des brancardiers, des interprètes, des psychologues, des diététiciens, des logopèdes.

Comme dans tout hôpital, me direz-vous. Sauf qu’ici, tous travaillent dans ce même souci d’impartialité, d’absence de jugement. Ils considèrent l’homme en son statut d’être humain. Indépendamment de son niveau social, de son sa représentation dans la société, de ses revenus, de son histoire de vie ou des ses croyances.

Cela vous paraît évident ? Tous les hôpitaux ne peuvent malheureusement pas s’en targuer.

Chers gestionnaires du Samusocial, je vais vous faire une confidence : après plus de 10 ans d’études, je gagne précisément 2100€ nets par mois. Ni plus, ni moins. Travaillant en moyenne 55heures/semaine, j’arrive à un peu moins de 9€ nets/heure. Je ne souhaite en aucun cas que vous me plaigniez. Je m’estime correctement payé, parvenant à tout le moins à subvenir à mes besoins tout en m’offrant quelques petits plaisirs. Je voudrais simplement que vous vous rappeliez ce que constitue une rémunération décente.

Chers gestionnaires du Samusocial, je vais vous faire une autre confidence : ces heures passent souvent très vite. Qu’elles soient en pleine journée ou au beau milieu de la nuit durant un long weekend, elles sont bercées par la fierté de travailler au sein d’une structure animée par ce que l’homme a de plus précieux : la solidarité.

La nuit dernière, alors que les premières heures du lendemain pointaient leur nez et que la fatigue commençait à se faire sentir, je me suis arrêté au milieu du couloir. J’ai regardé autour de moi, et observé toute cette équipe. Chacun se démenait, donnait de son énergie, gardait son enthousiasme. Personne ne se plaignait.

Ce qui me révolte dans cette histoire, chers gestionnaires du Samusocial, c’est qu’en abusant de vos pouvoirs et en maraudant une structure à vocation si noble et financée par l’argent public, c’est à tous ces gens que vous manquez de respect. En vous rémunérant de manière outrancière face à ceux qui ont les mains dans le cambouis, vous ne faites pas que les prendre pour des imbéciles : vous les insultez.

Ce qui me chagrine le plus, chers gestionnaires du Samusocial, c’est qu’avant, cette équipe, c’était vous.