Opinions

CITOYEN LAMBDA

Imaginez, madame, monsieur, des attentats en Belgique. Attentats quotidiens, attentats sur tout le territoire, attentats par armes à feu, armes blanches et explosifs.

Imaginez, disons une moyenne de trois ou quatre tués chaque jour, une quinzaine d'invalides permanents et une soixantaine de blessés qui, physiquement du moins, se rétabliront.

Imaginez, excusez-moi, des crânes éclatés, des membres brisés, des corps carbonisés, des vies entières en chaise roulante.

Imaginez maintenant la réaction des médias. L'hystérie! Une presse aux tirages faramineux. Des flashs spéciaux incessants à la radio-télé: reporters surexcités, ton haletant, images insoutenables. Une pluie de spécialistes et d'experts. De la musique de circonstance.

Imaginez ensuite la réaction des membres du personnel politique. Concertations tous azimuts, multiples cellules de crise, mesures prises en grande urgence. Mais aussi: un défilé d'interviews, des bousculades à la télé, pour, menton haut, mollet cambré, index pointé vers le ciel, déclarer d'une voix forte: «C'est intolérable! (ton indigné). Nous prenons immédiatement toutes les mesures! (ton résolu).»

Imaginez, enfin, madame, monsieur, vos réactions. Votre colère, votre désarroi, votre peur. Crainte de sortir, inquiétude constante pour vos proches: une obsession de chaque instant.

Ah!, j'allais oublier: imaginez ces attentats quotidiens pendant des années et des années. Oui, essayez, un instant, de l'imaginer vraiment.

Que dites-vous? Que je rêve? Qu'il n'y a aucun attentat en Belgique?

Vous avez raison: il n'y a pas d'attentats en Belgique.

Mais il y a bien les morts, les invalides et les blessés que j'ai dits. Origine: les accidents de la circulation.

Se posent alors deux questions. La première: pourquoi cette perception et ces réactions totalement différentes? Pour un même nombre de victimes, le refus et l'effroi en cas d'attentats et une espèce de «douce résignation» en cas d'accidents de la circulation. Seconde question: pourquoi tous ces accidents?

Vu de Sirius, vu «froidement», rationnellement, cette différence cette totale dissonance des perceptions et des réactions est incompréhensible: soit les réactions en cas d'attentats attentats quotidiens, pendant des années seraient excessives, soit la perception des accidents de la route est viciée.

Et il semble bien, en effet, qu'elle le soit.

Pour quelles raisons?

Parce que la voiture est un objet familier? Pas certain du tout: un plafond est tout aussi familier; si, quotidiennement et pendant des années, des plafonds s'effondraient en provoquant autant de victimes, il n'y aurait aucune «douce résignation».

Alors quoi?

Les explications sont sans doute multiples: Danger intrinsèque de la circulation elle-même (sur une surface limitée, de multiples mobiles en mouvement à des vitesses et sur des trajectoires différentes) et accoutumance à ce danger; Mise de la voiture sur un pavois à coups de slogans débiles (mais qui font mouche!) et oubli du danger; Représentation, pertinente, de la voiture comme outil indispensable à la vie actuelle et acceptation, nécessaire, de ses aléas.

Il reste cependant un autre facteur, primordial, essentiel. Il est la réponse à la seconde question. Cette question: pourquoi tous ces accidents?

La réponse: parce que les conducteurs, parce que les conductrices.

Mais surtout le conducteur! Sexe masculin.

Sans doute, les hommes conduisent-ils plus que les femmes: cette explication est cependant trop courte. Sans doute sont-ils «naturellement» plus agressifs que leurs compagnes; c'est aussi une explication, mais ce n'est en rien une excuse!

De nouveau: alors quoi?

Alors apparaît ici «un certain type d'hommes». On les décrira certes comme irascibles, obtus, goujats, etc., etc., mais, caché, souterrain, il y a autre chose.

Divers travaux scientifiques ont en effet étudié la personnalité profonde de ces conducteurs que l'on qualifie habituellement de «dangereux». Quels que soient leur âge, leur classe sociale ou la cylindrée de leur voiture, ils appartiennent au groupe d'une personnalité décrite comme pauvre, immature, falote, mais riche (si l'on peut dire!) en carences et insuffisances. D'où, pour occulter, pour nier, tant vis-à-vis d'eux-mêmes que vis-à-vis des autres, cette personnalité toute en manques, un pressant besoin de compenser.

Ils le feront de mille et une manières: ils le feront aussi dans leur façon de conduire. Leur «Moi! La route est à moi! Regardez comme elle m'appartient! Regardez comme je me distingue!», n'est en fait qu'un pitoyable cache misère de leurs innombrables carences et insuffisances.

Bref, conclusion de ces études: les conducteurs dangereux sont en réalité des médiocres qui, désespérément, tentent de compenser.

Malheureusement, cela en fait des assassins.

Cela dit, et sans nier les efforts des campagnes de sensibilisation et des opérations coup de poing, la question reste pour moi presque entière: pourquoi cette dissonance inouïe entre les réactions (hypothétiques, certes, mais très plausibles) en cas d'attentats quotidiens et les réactions aux accidents de la circulation tout aussi quotidiens et tout aussi meurtriers?

Je vous souhaite, madame, je vous souhaite, monsieur, oui, surtout à vous, monsieur, la meilleure des routes possibles.

© La Libre Belgique 2001