Opinions

Une opinion de Francis Briquemont, lieutenant Général.

Il faut un solide optimisme pour écrire, en 2016, un livre (1) sur la possibilité pour notre monde de vivre enfin en paix. C’est pourtant ce que vient de faire le général français Jean Cot (2). Bien sûr, le sous-titre du livre sous forme d’interrogation, indique d’emblée que cette paix tant souhaitée par de nombreux humains n’est sans doute aujourd’hui qu’une utopie, mais Jean Cot la prétend réaliste, estimant que dans de nombreux domaines, il est vrai, les utopies d’hier sont devenues des réalités aujourd’hui, donc : pourquoi pas la paix !

Le lecteur peut se demander si un général qui a commencé sa carrière pendant la guerre d’Algérie (1956-1962) et qui l’a terminée en ex-Yougoslavie en 1993-1994, est particulièrement qualifié pour parler de paix dans le monde, mais pourquoi ne le serait-il pas ? Les officiers sont des citoyens comme les autres et tous ceux qui ont été engagés en opérations sont certainement aussi "experts" que n’importe quel responsable politique ou civil pour expliquer que la paix, comme la santé, est un bien inestimable. Ils parlent d’autant mieux de la paix qu’ils ont connu la guerre et l’ont vécue sur le terrain. Nous n’avons d’ailleurs jamais rencontré un "ancien" des guerres 1914-1918 et 1940-1945 ou ayant participé à des interventions dans les conflits intra-étatiques que nous connaissons depuis vingt-cinq ans, qui ait déclaré : "Je voudrais revivre cela…" Car même les guerres dites "justes" sont aussi des guerres "sales"…

Une Onu malade de sa faiblesse

Ce plaidoyer pour la paix dans le monde est d’autant plus intéressant à lire que Jean Cot consacre plus de la moitié du livre à décrire les difficultés pour accéder à une paix véritable. Celle-ci, écrit-il, devrait se forger à partir d’une culture de la paix "qui appuyée sur la démocratie sera, si nous le voulons, la barrière la plus sûre contre la guerre et le nationalisme qui fut et reste sa cause première. C’est une entreprise de longue haleine mais la guerre, hélas, n’attend pas".

Bien conscient que la paix universelle reste à construire, l’auteur évoque alors ce qu’ont été les années sanglantes du XXe siècle avec pour terminer celui-ci, "une Onu malade de sa faiblesse […] des Etats-Unis encombrés de leur force" sans oublier enfin, pour commencer le XXIe siècle, "cet islam radical dans son inquiétante actualité".

Un chemin de croix

Au départ de ces constatations peu réjouissantes, Jean Cot donne des raisons d’espérer : en une "Europe, puissance sage", une "conscience universelle de plus en plus développée" et une "force du droit" qui s’imposerait à tous. Comment ne pas partager ce formidable désir de paix ? Mais lui-même est tellement réaliste, tellement lucide quant à sa réalisation possible qu’il tempère son optimisme en citant Teilhard de Chardin qui écrivait : "Rien ne ressemble autant à l’épopée humaine qu’un chemin de croix", et en posant en guise de conclusion à son livre : "Une seule question, mais elle pèse lourd, pourrait résumer le sens de notre recherche : y a-t-il progrès de l’humanité ou bien "régrès" selon le beau néologisme d’Elisée Reclus ?"

Jean Cot voit en "l’explosion du progrès, depuis deux siècles, non seulement scientifique et technique, mais aussi dans le domaine des sciences sociales et politiques" des raisons de croire à une marche vers "l’abondance, la dignité, la paix". Et d’ajouter : "Voilà, j’en conviens beaucoup d’utopies en peu de pages" mais il préfère avancer avec "ceux qui rêvent le jour (qui) auront toujours un avantage sur ceux qui ne rêvent que la nuit".

Ce livre rend espoir à tous les "Terriens" de bonne volonté et leur fait oublier un peu le fatras de mauvaises nouvelles dont nous inondent chaque jour les médias…

Y a-t-il une évolution morale ?

Nous reconnaissons être un peu moins optimiste que notre ami français. En lisant récemment "Les Thibault" de Roger Martin du Gard, nous avons été frappé par cette réflexion de l’auteur à propos de la "boucherie" qu’a été la guerre 1914-1918. "On est épouvanté, quand on mesure froidement tout ce qui s’oppose à la pacification entre les hommes… Combien de siècles encore avant que l’évolution morale - s’il y a une évolution morale ? - ait enfin purgé l’humanité de son intolérance instinctive, de son respect inné de la force brutale, de ce plaisir fanatique qu’éprouve l’animal humain à triompher par la violence, à imposer, par la violence, ses façons de sentir, de vivre, à ceux, plus faibles, qui ne sentent pas, qui ne vivent pas, comme lui ? Et puis, il y a la politique des gouvernements… Pour l’autorité qui déclenche la guerre, pour les hommes au pouvoir qui la décident et la font faire aux autres, ce sera toujours, aux heures de faillite, une solution si tentante, si facile… Peut-on espérer que jamais plus les gouvernements n’y auront recours ?… Il faudrait alors que ce leur soit devenu impossible…" (3) Mais comment obliger les gouvernements à renoncer à la guerre ?

Jean Cot donne quelques éléments de réponse : une Europe sage, une Onu plus efficace, le droit international, une "conscience humaine" refusant la guerre, etc. On peut aussi admettre que depuis 1945, la dissuasion nucléaire a joué un rôle important pour éviter un conflit ouvert entre l’Otan et le Pacte de Varsovie, c’est-à-dire entre les USA et la Russie, dissuasion toujours effective aujourd’hui et qui rend d’ailleurs inutiles et très émotionnelles les "chamailleries" actuelles entre l’UE, l’Otan et la Russie.

Slogans et propagandes

A ce propos, tous les gouvernements (et autres chefs locaux ?) ne devraient-ils pas lire un "petit" livre de A. Morelli paru en 2001 (4) avec le long titre : "Principes élémentaires de propagande de guerre, utilisables en cas de guerre froide; chaude ou tiède…" et dont la méditation devrait inciter tous les responsables à toujours choisir le chemin de l’apaisement (parfois difficile) plutôt que celui du conflit (si facile car démagogique). Dix courts chapitres parmi lesquels sont développés quelques slogans habituels : nous ne voulons pas la guerre; le camp adverse est seul responsable de la guerre; le chef de camp adverse a le visage du diable; l’ennemi provoque sciemment des atrocités; si nous commettons des bavures, c’est involontairement; l’ennemi utilise des armes non autorisées; notre cause a un caractère sacré, etc.

Le nationalisme, ce cancer politique

Jean Cot et moi, nous avons vu la plupart de ces principes "appliqués" avec une mauvaise foi totale par tous les protagonistes de la guerre en ex-Yougoslavie et nous y avons trop vécu la haine réciproque entre des dirigeants assoiffés de pouvoir et les atrocités commises par des miliciens fanatisés pour ne pas, aujourd’hui, décider ardemment la paix sur cette terre. Si, au moins, tous les responsables des Etats de l’UE montraient l’exemple en n’utilisant jamais les arguments démagogiques de la "propagande de guerre", ce serait un pas dans la bonne direction de la paix. Mais, aujourd’hui, combien y a-t-il encore d’Européens convaincus par ce désir de paix à l’heure où le nationalisme, ce cancer politique, recommence à ronger l’Europe et qui, à l’échelle de la planète, restera un obstacle bien difficile à vaincre pour avancer vers la paix ? Avec Jean Cot, espérons quand même qu’un jour, les Terriens arriveront à le franchir.


(1) "Un monde en paix. Une utopie réaliste ?" aux Editions Charles Léopold Mayer. Paris. 2016.

(2) Il était patron de la Forpronu en ex-Yougoslavie quand j’ai commencé en Bosnie en 1993.

(3) Roger Martin du Gard : "Les Thibault". La Pléiade/Gallimard. Œuvres complètes. Tome II, page 828.

(4) Aux Editions Labor. 2001. 92 pages.