Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers. 


Le drame des fake news, c’est qu’elles circulent partout et puent à grande échelle sans que l’on puisse les arrêter.


C’est une blague gentillette qui n’offense pas la morale et peut se raconter même dans le beau monde. Lors d’un bal de haute tenue un couple valse élégamment, mais soudain la cavalière ne peut se retenir d’émettre ce que poliment on nomme une vesse. Très gênée elle dit à son cavalier : "Oh pardon Monsieur, j’aimerais que cela reste entre nous !" Lequel, ne manquant ni d’humour ni de distinction, lui réplique : "Moi Mademoiselle, je préférerais que cela circule…" Le drame des fake news, c’est qu’elles circulent désormais partout et puent à grande échelle sans que l’on puisse les arrêter.

Même en ouvrant toutes les fenêtres de l’information, elles empirent l’atmosphère en s’y engouffrant. On ne peut plus les prendre à la légère, car vu leur ampleur elles transforment le monde en champ de mine. Leur seule appellation est déjà toxique, car le franglais est un poison qui s’attaque à ma belle langue maternelle, aussi ai-je inventé le substantif "infaux" en espérant qu’il fasse florès.

Certes le phénomène n’est pas neuf. Les outils de communication, centrés sur les réflexes plus que la réflexion, aggravent exponentiellement leur potentiel de nuisance car cette évolution contemporaine (à mes yeux une régression) repose sur l’instantanéité, qui suppose la vitesse, (et cela tombe bien car la technologie l’apporte), l’impatience, car il convient de répondre tout-à-trac et se dissoudre dans l’immédiateté, et enfin l’idéologie politique, naturellement imperméable à l’information dérangeante car chargée de protéger un système clos. Raison pour laquelle on ne voit jamais un invité sur un plateau télévisé approuver spontanément son opposant, déjà bien échu s’il l’écoute sans l’interrompre constamment.

Comme le disait Revel, "l’idéologie ne fait qu’aggraver et envenimer la crainte naturelle des faits avérés". Aujourd’hui la question est moins de savoir s’ils sont exacts ou non, si vital que cela soit, que de s’assurer d’emblée (et donc se rassurer) sur notre désir ingénu à penser l’information comme un adjuvant essentiel pour devenir un citoyen responsable plutôt qu’un spectateur désinvolte.

Les "infaux" sont donc emblématiques du facteur émotionnel si crucial dans notre rapport avec la vérité. La souhaitons-nous vraiment ? Sommes-nous spontanément allergiques aux mensonges ? C’est ce qu’a exploré une étude relayée dans la revue "Science" concluant que les "infaux" se propagent six fois plus vite que les vraies informations. Avec la dérive alarmante qu’une fausse nouvelle a 70 % de chance en plus d’être relayée en cascade sur Twitter qu’une nouvelle vérifiée. Pourquoi donc ? Peut-être parce que la vérité n’est pas attirante.

Elle exige un effort, un détachement, et une solide abnégation car susceptible de détruire nos convictions ou espérances. Nous contraignant donc à discerner le poids de l’idéologie dans la désinformation, de renforcer notre éducation pour contrer la propagande, d’adopter une sorte de vade-mecum du bon usage de la connaissance basée sur l’indépendance d’esprit. "Une erreur qui se répand ne devient pas pour autant une vérité" disait jadis Jean Rostand. Mais l’actuelle cacophonie numérique rend la chose possible, aisée même. Et le mensonge a ses blandices.

Lorsqu’un deuil nous frappe, notre première réaction est le déni : Dites-moi que ce n’est pas vrai ! La vérité c’est le contraire du crime : il ne faut jamais se demander à qui elle profite, sinon à elle-même et, même amère, nous en accommoder comme on avale un médicament au goût infect. D’être lucide jusqu’à l’inconfort; voire l’héroïsme. La grandeur de Churchill, qui le différencie de tous les autres, c’est son refus absolu de séduire en promettant le pire.

Aujourd’hui, l’exigence de vérité exige de prendre acte du retour alarmant des tyrannies à vie. Celles de Xi Jinping, Poutine, Erdogan, Nkurunziza, Kabila, Ortega et bien d’autres. Les trolls, mensonges, manipulations, embrouillaminis, coups tordus et cyberattaques ont donc encore un bel avenir. Que faire ? Y opposer la puissance de la vérité. Malgré tout. A condition d’y croire. Les pires mensonges sont ceux que nous nous infligeons à nous-mêmes.

xavier.zeegers@skynet.be