Opinions

Une chronique d'Eric de Bellefroid.


La réhabilitation d’une valeur en péril, à la lueur d’un perçant ouvrage du philosophe Nicolas Monseu.


Il nous faut certes, dans le débat d’idées, des polémistes. A quel égard, de toute évidence, des intellectuels ombrageux et querelleurs, "ferrailleurs" pour mieux dire, comme Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Alain Badiou ou Marcel Gauchet ne sont pas seulement nécessaires, mais indispensables. Au même titre, naguère, que Sartre, Camus ou Aron, et Foucault, Deleuze, Derrida ou Bourdieu aussi bien, qui irriguèrent si densément la pensée d’après-guerre, quand il convenait - sur les brisées d’Hannah Arendt - de fixer une position idéologique sur les totalitarismes régnants. En ce temps-là, plus singulièrement le marxisme, qui n’en était pas encore à l’heure de la liquidation. Et qui ne le serait d’ailleurs toujours pas aujourd’hui, si l’on écoute Badiou ou Slavoj Zizek.

En même temps, comment pourrait-on se priver d’une philosophie disons plus phénoménologique, à une époque comme la nôtre, fondamentalement brouillée avec les valeurs ? Les vraies, les fausses, les ambivalentes. Sans doute s’agit-il, plus que jamais, de penser dans l’esprit d’Alain, de Bergson ou d’Emmanuel Mounier. Ou, plus près de nous encore, d’Emmanuel Levinas, Vladimir Jankélévitch ou Paul Ricœur.

On sait assez combien la fureur de la rumeur, jusqu’au bruit des images, alimente de nos jours une insoutenable nausée. Tout, tout de suite; trop, trop vite. Dans la cacophonie des acouphènes audiovisuels et publicitaires, on ne recule devant rien. Sinon que, fort heureusement, par un réflexe vital et salutaire, commencent à fleurir les éloges de la lenteur, de la solitude, du silence.

Le silence, parlons-en. Alain Corbin, l’an dernier, ne parvint-il pas à nous fournir une remarquable "Histoire du silence" (Albin Michel, 2016) ? Une histoire qui nous dit au fond que le silence, n’en déplaise aux chahuteurs, contient toute une vie. Ce que, d’une plume chatoyante, le jeune philosophe namurois Nicolas Monseu vint confirmer la même année, dans une nouvelle collection des Presses universitaires de Louvain (UCL) estampillée "Petites Empreintes".

A la "limite du dire", comme dit joliment l’auteur de "Point de silence", "la philosophie est donc loin de rompre avec le silence - comme certains l’ont cru de Socrate - ou de le briser. Le philosophe est bien plus l’ami du silence et son écriture s’effectue toujours, à sa manière, en mots et en silence." Et ce, même si Levinas notait très justement "l’inhumanité d’un monde silencieux" où le silence est aussi "l’eau stagnante, l’eau qui dort où croupissent les haines, les desseins sournois, la résignation ou la lâcheté".

Quelle part de notre existence occupe le silence, entre le stade de l’infans - l’enfant qui ne verbalise pas encore - et celui de l’agonie et du trépas ? "Le rapport à soi, aux autres et au monde s’accomplit aussi dans des moments où l’homme se défait (ou est défait) de la parole." Camus pensait même qu’un être humain existait sans doute davantage par ce qu’il était capable de taire que par ce qu’il parvenait à dire. Tandis que Maeterlinck, loin d’y voir le "reflet du sommeil, de la mort ou de l’inexistence", décelait "l’élément dans lequel se forment de grandes choses".

Freud, opportunément, vit aussi qu’on enfouissait sous une chape de silence "quelque chose qui résiste à refaire surface dans le langage". Une manière d’indicible. A quoi le pédagogue George Steiner ajouta que le silence était "une fenêtre plutôt qu’un mur". Nicolas Monseu, poussant décidément très loin sa magnifique réflexion, postule encore que "faire silence est ainsi plus que se taire : c’est un ‘point’ de suspension de nos discours qui nous engage tout entier, corps et esprit !"

Il nous rend apte enfin à l’écoute de l’autre, insiste le philosophe, et dès lors à se donner soi-même dans la parole. C’est donc là au fond que débute l’échange, le dialogue, "le lieu possible d’une altérité radicale". Si le silence se retranche dans ce qu’aucun langage (logos) ne peut dire, s’il est de son essence de ne pas être dit, ni pensé, son expérience nous rapproche sensiblement de cette "énigme que l’existant vivant est pour lui-même".

Nicolas Monseu interviendra aux Grandes Conférences namuroises, ce mardi 7 novembre à 20 h 15, sur le thème : "L’épreuve du silence".