Opinions
Une opinion de la Princesse Haya bint al-Hussein de Jordanie.


Tout comme dans l’Europe de l’après-guerre, la pauvreté et la souffrance en Afrique ont de sérieuses répercussions sur la sécurité d’un continent qui pâtit de violence endémique. Pensons et agissons "en grand".

Certes, personne n’oserait mettre en doute que le monde est actuellement confronté à de graves problèmes, comme on en a rarement connus. Mais, toutes proportions gardées, rien n’est comparable à la situation de l’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Trente millions de morts, dont des civils pour près de la moitié. Quinze millions de sans-abri. Des villes réduites en cendres. Des usines détruites. Des fermes ravagées. Une économie exsangue. Une pénurie alimentaire désastreuse. L’Europe était littéralement en ruine.

Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’Atlantique, un jeune diplomate américain, qui avait été soldat, décrivait les souffrances de l’Europe aux étudiants de l’Université de Harvard. Il s’appelait George Marshall. Ses brèves remarques - onze minutes seulement - en juin 1947 devaient marquer la mise en route du plus grand effort de secours jamais entrepris de toute l’histoire de l’humanité.

Le Programme de rétablissement européen, mieux connu sous le nom de plan Marshall, a permis en l’espace de quatre ans (de 1948 à 1952) de rétablir la production agricole et industrielle et assurer la stabilité financière de 17 pays européens en injectant 13 millions de dollars de prêts. Ces pays ont ainsi connu, pendant cette période, des taux de croissance variant entre 15 et 25 % et ont pu ainsi tisser les premiers liens de paix entre ennemis.

Cette aide avait, entre autres, bénéficié à un jeune garçon de 15 ans en Allemagne qui n’a jamais oublié les soupes chaudes dont il s’était régalé.

Il devait le rappeler à une audience américaine lors d’une visite aux Etats-Unis en 1996 : "Permettez-moi de vous dire que nous n’avons jamais oublié cela." C’était le chancelier Helmut Kohl.

Leçons à tirer

Certes le plan Marshall est le produit d’une autre époque et sa mise en œuvre aujourd’hui bénéficierait grandement des avantages technologiques, des systèmes de livraison et capacités logistiques dont nous jouissons de nos jours.

Mais le cadre logistique du plan demeure, lui, toujours d’actualité. On peut en tirer de précieuses leçons.

Marshall avait compris que la faim et la pauvreté sont les ennemis de la paix, que les conflits naissent du chaos et que, somme toute, l’aide humanitaire est aussi un impératif de sécurité nationale.

Il ne faisait aucun doute, à ses yeux, que la stabilité politique et la paix en Europe ne pouvaient être restaurées sans répondre à la misère des Européens. Et pour ce faire, une coopération internationale de grande envergure était nécessaire et essentielle.

Il était clair, dès le départ dans son analyse, que les pays récipiendaires devaient jouer un rôle central dans les efforts de reconstruction. "Ce ne serait ni approprié, ni efficace pour ce gouvernement [américain] de mettre en place un programme unilatéral pour remettre l’économie européenne sur ses pieds. C’est l’affaire des Européens. Ce programme doit être un programme conjoint mis en œuvre en accord avec un nombre important, sinon avec tous les pays européens", soutenait-il.

Les problèmes les plus tragiques exigent des solutions signifiantes. Le plan Marshall en était une. Il présentait la meilleure et la plus efficace réponse à long terme.

"Cette aide, je suis convaincu, ne dois pas être sur une base décousue comme des crises diverses se développent. N’importe quelle aide que ce gouvernement peut rendre dans l’avenir devrait fournir un remède plutôt qu’un simple palliatif", disait Marshall.

La plus grande crise humanitaire

Aujourd’hui, la résolution des conflits à l’origine des désastres humanitaires dépend d’une volonté politique qui fait malheureusement trop souvent défaut. Pourquoi nos chefs d’Etat n’essayeraient-ils pas de voir les solutions aux crises humanitaires que nous connaissons au travers des mêmes prismes que George Marshall ? Ne devrions-nous pas les inciter à le faire ?

Les leçons que nous pouvons tirer du plan Marshall sont d’autant plus d’actualité que l’Onu a lancé un appel pour venir en aide à 20 millions de personnes qui, en ce moment, subissent ou sont menacés de famine au Yémen, au Sud du Soudan, en Somalie, au Nigéria. L’organisation estime les besoins d’aide à 5,6 milliards de dollars pour prévenir ce qu’elle qualifie de la plus grande crise humanitaire depuis sa création. Fin février, l’Onu n’avait reçu que 90 millions de dollars.

Tout comme dans l’Europe de l’après-guerre, la souffrance en Afrique a de sérieuses répercussions sur la sécurité d’un continent qui pâtit de violence endémique.

"Sans des efforts globaux collectifs et coordonnés, les gens mourront simplement de faim. Encore plus de gens souffriront et mourront de la maladie. Les enfants sont non scolarisés et accumulent des retards de développement. Les moyens de subsistances manquent, l’avenir et l’espoir semblent perdus", déclarait Stephen O’Brien, le responsable des secours pour l’Onu, devant le conseil de sécurité de l’Onu. "Beaucoup des gens seront déplacés et continueront à errer à la recherche de survie, créant de plus en plus d’instabilité à travers des régions entières."

Réaliser l’ampleur

Il est venu le temps où nous devons, à nouveau, penser "en grand". Il est, en effet, temps que nous nous mettions ensemble à l’œuvre pour éradiquer ces souffrances qui menacent la sécurité du monde.

George Marshall terminait son discours à l’Université de Harvard par des remarques qui, 70 ans plus tard, sont toujours aussi pertinentes : "Il est pratiquement impossible à cette distance de réaliser l’ampleur et la signification de la situation seulement en lisant, en écoutant ce qu’on en dit, ou encore en regardant des photographies ou en visionnant des films. Et pourtant, l’avenir du monde entier dépend de la validité de l’analyse qu’on en fait. Quelles sont ces souffrances ? Quels sont les besoins ? Que peut-on faire de mieux ? Que devons-nous faire ?"