Opinions
Une opinion de Dominique Du Trivalet. Chrétien, fédéraliste et prospectiviste européen.

Voici trente ans, Jacques Delors disait que " personne ne tombera jamais amoureux du marché intérieur". En 2016 et malgré les développements faramineux de l’intégration européenne, force est de constater que ni la monnaie unique partagée par 19 pays, ni Schengen et ses 26 Etats européens, ni les élargissements successifs (de 12 Etats membres en 1986 à 28 aujourd’hui) n’ont amélioré la relation du couple Europe-citoyen.

Depuis trois décennies, l’Europe s’est efforcée de parler au cerveau et au portefeuille plutôt qu’au cœur et à l’âme, à la raison plutôt qu’à la passion. De son triple héritage judéo-chrétien, gréco-romain et du siècle des Lumières, l’Union s’est trop focalisée sur ce dernier. Rares sont les envolées lyriques des leaders européens sur notre patrimoine culturel, sur les questions religieuses, démocratiques ou identitaires. Point de traces de ces questions dans les agendas du Conseil européen ou dans les communiqués de presse de la Commission.

Des mécanismes institutionnels cartésiens aux projets socio-économiques équilibrés en passant par des décisions politiques raisonnées, l’Europe a fonctionné. Elle a avancé à petits pas mais sans réellement progresser dans son objectif premier, celui d’atteindre une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens. Cet objectif requiert de dépasser les questions d’harmonisation technique, de rapprochement des législations et de libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux.

En 2016, les nationalismes resurgissent, les populismes se multiplient et les replis sur soi se généralisent dans la plupart des Etats membres. Sous les assauts de la globalisation et de la digitalisation, la Nation plus que l’Union semble mieux répondre aux craintes de perte d’identité des Européens. Les menaces sécuritaires sont gérées par les hommes et les femmes des ministères de l’intérieur ou de la défense nationale dont la sémiotique ne laisse pas transparaître un goût prononcé pour l’européanisation.

Face aux coups de massue des eurosceptiques, aucun chef d’Etat ou de gouvernement ne propose un plan ambitieux de relance, voire de renaissance européenne qui ferait appel à la conscience européenne.

Parmi les pistes à envisager, nous suggérons d’abord de lancer un grand débat sur les valeurs sacrées de l’Union. Non pas une négociation entre Argentiers ou chiffonniers mais un débat d’idées au plus haut niveau sur le pourquoi de notre unité, sur notre dessein commun, sur ce qui donnerait un supplément d’âme à l’Europe pour reprendre l’expression d’Edgar Morin. Les responsables de la culture seraient chargés de fixer l’agenda, de sélectionner les intervenants externes et d’orchestrer la mise en scène de ce Conseil européen inédit, transparent et ouvert au public grâce aux technologies de l’information. A force de ne pas toucher les questions sensibles comme les traditions de l’islam dans les sociétés européennes, le respect de la dignité humaine, notre relation à la Création ou le dilemme entre précaution et innovation, l’Europe donne l’impression qu’elle n’a pas de cap, qu’elle est le continent du relativisme absolu, du tout et de son contraire. Et le ventre mou n’est jamais l’objet d’admiration ou d’identification.

Autre piste pour le réveil d’une conscience européenne et le sursaut de l’Union, l’incitation à la connaissance de l’autre. Un Erasmus d’un an pour chaque jeune européen n’est pas un luxe au XXIe siècle. Comme le Tour de France, le Giro ou la Vuelta au XXe siècle ont fait connaître leur pays, ses paysages, ses traditions et ses spécialités à des millions de Français, d’Espagnols et d’Italiens qui étaient souvent cantonnés à leur village, ce grand plan de mobilité européen permettra aux jeunes de se côtoyer, de se confronter et de s’apprécier. Il n’y a rien de pire que de ne pas se connaître et se reconnaître.

Troisième piste pour l’Europe - qui nous fait pourtant grincer des dents, celle d’imposer l’anglais comme deuxième langue dans toutes les écoles et universités de l’Union. Non pas par amour de Shakespeare ou de Joyce mais pour permettre l’émergence d’un espace public européen. Comme les langues "nationales" ne pouvaient pas émerger spontanément au détriment des dialectes et des patois au cours des siècles passés, l’anglais de base doit permettre demain de se comprendre entre Européens et d’être la nouvelle lingua franca à l’ère d’Internet.

En 1950, notre Union était plus peuplée que l’Inde. En 2050, l’UE pèsera trois fois moins que l’Inde sur le plan démographique et la grande Allemagne comptera moins d’1 % de la population mondiale. Il ne faut pas se leurrer. La mondialisation ne s’arrêtera pas et la digitalisation n’en est qu’à ses balbutiements. Séparés, nous sommes voués au déclin. Pour garder une place dans le monde qui se dessine, nous Européens devons être convaincus de nos racines communes, que ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare, que nous avons plus de similarités que de différences. Pour cela, nous devons stimuler la connaissance de l’autre. Nous devons pouvoir nous écouter, nous parler et nous comprendre.

Comme le suggérait déjà Victor Hugo à la moitié du XIXe siècle, "un jour viendra où vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne […] La fraternité engendrerait la solidarité […]. Saluons l’aube bénie des Etats-Unis d’Europe".

Il y a trente ans, pour la première fois le drapeau étoilé de l’Union était hissé devant le Berlaymont et l’hymne européen était entonné.