Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers. 


Que notre XXIe siècle soit aux vrais progressistes creusant des sillons de sagesse…


Comme elle semble si lointaine cette nuit de la Saint-Sylvestre 1999, quand deux cent mille personnes rassemblées place Saint-Pierre (pas toutes croyantes mais enthousiastes) saluèrent l’avènement d’un siècle nouveau, s’étreignant joyeusement après avoir tant fantasmé dans leur jeunesse sur un millénaire prometteur avec ses trois cercles comme des bulles de champagne; fête légitimée alors par un totalitarisme en recul et une Europe encore tonique.

Notre XXIe siècle a donc déjà 18 ans. L’âge adulte, celui de l’entrée à l’unif, de la maturité et la fin de l’insouciance. Il s’agira pour lui de faire mieux que les anciens, car le bulletin du XXe fut très mitigé. Des lauriers pour les progrès scientifiques, mais un bonnet d’âne pour le comportement. Un correcteur aurait pu le commenter à l’encre rouge : "Je veux ici exprimer cette angoisse que je ressens tous les jours devant la prostitution des mots, les victimes calomniées, la justification complaisante de l’oppression, l’admiration maniaque de la force, on voit ici profiler ces esprits dont on a pu dire qu’ils semblaient faire du goût de la certitude un ingrédient de la vertu et l’intelligence chercher des justifications à sa peur, car chaque lâcheté à sa philosophie, et l’histoire n’est plus que le manteau de Noé qu’on étend sur l’obscénité des victimes." Ce professeur pourrait être Albert Camus, qui tint ce discours en 1955 (1).

L’écrivain pensait que la passion de son siècle était la servitude. Après la chute du Mur, symbole d’une aube nouvelle, le siècle présent sembla la rejeter mais pour une trop courte période. La crainte revient, qu’une actualité déprimante explique aisément. La troisième guerre mondiale sera peut-être cybernétique nous prévient un jeune universitaire prometteur, Maxime Gillet (2). Voici trente ans, Hubert Reeves nous disait déjà qu’il nous reste cent ans, tout au plus, pour éviter la fracture fatale de l’incompatibilité entre la survie du monde et nos habitudes de vie. Il faudra changer radicalement nos mentalités prophétisait-il. L’échéance avance bien vite.

Que faire ? D’abord en finir avec l’archaïsme politique incarné par des pays où un état de droit n’existe pas ou plus, remplacé par des satrapies aussi inefficaces que néfastes, voire criminelles, faisant obstacle à tout développement économique et humain. Fuir la tentation totalitaire et lutter partout pour la démocratie en sachant qu’elle ne s’impose pas par la force et grandit dans le civisme. L’utopie suprême ? Probablement. Mais aussi un préalable. Car ensuite le terrain sera dégagé pour une espérance concrète qui ne viendrait pas d’un "sauveur" mais de vrais progressistes creusant des sillons de sagesse, au-delà d’un cadre politique débarrassé de ses convulsions morbides.

C’est le Sri-Lankais Chamath Palihapitiya qui a travaillé à l’expansion de Facebook, puis interdit à ses enfants d’utiliser "cette merde" et proclame que les délirants réseaux sociaux sont "des vecteurs de désinformation; que nous avons créé des outils qui détruisent le tissu social d’une société". Quand sa lucidité fera florès, le monde respirera bien mieux. C’est notre compatriote Gérard Cobut, spécialiste des primates qui nous explique "qu’entre eux et nous, qui partageons 99 % du même ADN, c’est une différence de degrés, pas de nature".

Il pourrait ajouter qu’aucun singe n’a jamais ordonné un génocide… C’est Jacques Perrin qui filme la vie des animaux sauvages, en dénonçant les prédateurs industriels que nous sommes. C’est encore Peter Wohlleben, garde forestier allemand qui redécouvre la forêt (3) son rôle climatique majeur, la communication et la solidarité entre les arbres, l’intelligence des rhizomes souterrains, là où une poignée de terre contient plus d’organismes vivants qu’il n’y a d’êtres vivants sur terre. Et bien d’autres sages qui ajoutent de l’humanitude à l’humanité. Ce recentrage anthropologique global pourrait devenir une sorte de panhumanisme pacifique confortant Théodore Monod qui pensait que celui qui cueille une fleur dérange une étoile. Pour l’heure, plaignons celles du drapeau américain, confinées dans l’obscurantisme…

(1) "Conférences et discours" (Folio 6372) (2) "La guerre en 140 caractères" (LLB, 12/1/2018). (3) "La vie secrète des arbres" (éditions les Arènes) xavier.zeegers@skynet.be