Opinions
Une opinion de Jean de Ruyt, ambassadeur honoraire.


Nous devrions prudemment faire confiance à la coalition arabe, capable de sécuriser le port d’Hodeïda, une zone stratégique essentielle pour rétablir la paix au Yémen.


Alors que l’offensive de la coalition arabe sur le port yéménite d’Hodeïda semble marquer le pas, il y a hélas peu de chances que la rébellion Houthi, qui occupe encore cet endroit stratégique, quitte spontanément la ville. Car c’est bien l’assaut lancé le 13 juin par les troupes yéménites, soutenues au sol par les forces spéciales émiraties et par l’aviation saoudienne, qui pourrait constituer un tournant décisif dans la guerre civile au Yémen, l’une des plus grandes catastrophes humanitaires de ces dernières années, qui demeure largement ignorée en Occident.

Certains observateurs considèrent cette action comme une erreur stratégique, qui pourrait avoir un effet négatif sur le processus de paix. Je crois que ce jugement est trop léger. L’action de la coalition mérite d’être examinée lucidement, à la lumière de l’histoire du conflit ainsi que de la paralysie totale des efforts de paix entrepris jusqu’à présent.

Une guerre civile depuis 2014

Alors que l’unification du Yémen en 1990 donnait naissance à la première démocratie du monde arabe, le pays est dans l’impasse depuis le début des années 2000 et, depuis 2014, ravagé par une guerre civile meurtrière. Celle-ci oppose le gouvernement légitime à des milices rebelles, les Houthis, soutenus et armés par l’Iran et des groupes islamistes au premier rang desquels figure Al-Qaeda dans la Péninsule arabique (Aqpa), prospérant dans cet Etat failli.

Cette guerre est complexe car y sont impliqués de nombreux acteurs tribaux, religieux et institutionnels. Elle s’inscrit dans un contexte historique mal connu chez nous.

Pourtant, elle nous concerne pour au moins quatre raisons.

Tout d’abord, l’emplacement du Yémen : sur le détroit de Bab el Mandeb à l’entrée de la mer Rouge, point de passage essentiel pour le commerce mondial.

Ensuite, par la menace constituée par la présence d’Aqpa : cette organisation profite du chaos généralisé pour y former des terroristes - l’un des frères Kouachi responsable du massacre des journalistes de "Charlie Hebdo" avait séjourné dans un camp d’entraînement dans les montagnes yéménites.

Il y a aussi le soutien de l’Iran aux rebelles : il a un effet déstabilisateur sur toute la région - leur mainmise sur l’ensemble du pays serait perçue par les Saoudiens comme une menace existentielle et ferait de la Péninsule une poudrière incontrôlable.

Enfin, on ne peut simplement pas ignorer l’ampleur de la crise humanitaire qui a laissé des millions de personnes au bord de la famine et a provoqué une épidémie de choléra.

Or justement, le port d’Hodeïda joue un rôle clé dans l’acheminement de l’aide humanitaire, absolument essentielle pour plus de 22 millions de Yéménites que les Nations unies estiment en détresse sanitaire et alimentaire. Il est donc essentiel de privilégier cet élément dans l’analyse de l’action menée par la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite.

Le port, une zone stratégique

L’argument selon lequel cette action compromettrait les négociations de paix n’est pas défendable. Celles-ci sont au point mort. Les rebelles Houthis savent qu’ils ne peuvent pas gagner la guerre, mais avec Hodeïda, le plus grand port du pays, ils contrôlent une zone stratégique, leur dernière ligne d’approvisionnement majeure, ce qui évidemment ne les incite pas à l’abandonner, même aux Nations unies.

Parce qu’il s’agit d’une ville portuaire de 600 000 habitants, les stratèges de la coalition voulaient donner toutes ses chances à un accord négocié afin de ne pas faire de la population civile une victime collatérale d’une attaque mal préparée.

Depuis 18 mois des pourparlers, encouragés par les Nations unies, ont lieu avec les Houthis. Mais ceux-ci, qui, ne l’oublions pas, ont en décembre dernier assassiné Ali Abdallah Saleh, l’ancien Président et un temps leur allié, ne veulent rien entendre. Aucune perspective de solution négociée n’est en vue malgré les efforts de l’envoyé spécial des Nations unies, lesquelles semblent s’être résignées à un pourrissement sans fin d’une situation pourtant de plus en plus intenable.

Faire confiance à la coalition

C’est pourquoi nous devons comprendre que la coalition n’avait guère le choix. La solution consistant à éviter à tout prix le recours à la force est souvent privilégiée par les diplomates mais elle n’est pas toujours la seule défendable. Dans ce cas-ci, la reprise du port de Hodeïda par le gouvernement légitime du Yémen lui donnerait un avantage stratégique évident, mais permettrait aussi à la coalition arabe d’injecter une aide vitale dans le pays, mettant fin à une crise humanitaire épouvantable.

La coalition a d’ailleurs d’emblée donné une dimension humanitaire à la planification de son opération. Depuis plusieurs mois, des navires de secours ont été réquisitionnés et des camions sont stationnés à la périphérie de la ville, prêts à intervenir immédiatement après la libération.

C’est pourquoi il me semble que nous devrions prudemment faire confiance à la coalition arabe, plus à même de sécuriser une zone dont l’importance est essentielle non seulement d’un point de vue stratégique mais également humanitaire. Il est possible d’ailleurs que cette action ait pour autre effet salutaire de créer la dynamique pouvant mener à la solution du conflit.