Opinions

STÉPHANE DESGAIN, porte-parole d'ATTAC Wallonie-Bruxelles

Accuser les altermondialistes de faire le lit des islamistes parce que Tariq Ramadan a participé à deux ateliers au dernier Forum social européen de Londres, c'est comme si l'on accusait toutes les formations politiques membres du Parti populaire européen, dont le MR, de partager des vues fascistes au prétexte que des partis nationalistes en font partie.

Bon nombre de militants n'ont pas caché leur malaise sur la présence de Ramadan et ne se privent pas de marteler leur opposition aux propos des islamistes, notamment sur le rôle de la femme. J'ajouterais qu'en Belgique, le mouvement est épargné jusqu'ici par les remous communautaires qui agitent la France. Nous avons d'ailleurs toujours pris soin de travailler en étroite collaboration avec les communautés juives et musulmanes.

Ce qui compte, pour nous, c'est que le travail sur l'alternative soit basé sur des valeurs universelles. Pour le reste, le Forum social de Belgique, qui regroupe diverses associations de la mouvance alter, se veut ouvert au débat. Tout ce qui se dit lors de grands rendez-vous comme le Forum européen n'est donc pas nécessairement le reflet de nos convictions.

On n'est jamais à l'abri d'une récupération. Mais on espère qu'on ne parle pas que de ça. Or, on a parfois l'impression que les médias s'intéressent davantage aux risques de récupération, par le PS, l'extrême gauche et aujourd'hui les islamistes, qu'à ce qui nous préoccupe vraiment comme la déconstruction des acquis sociaux européens.

MYRIAM MOTTARD, secrétaire générale de la Coordination nationale d'action pour la paix et la démocratie (CNAPD)

On assiste effectivement à une recrudescence d'actes judéophobes. Mais ils sont à distinguer de l'antisémitisme classique. La judéophobie exprime davantage une opposition à la politique du gouvernement israélien. Elle est le plus souvent le fait de jeunes arabes et doit donc être replacée dans le contexte du conflit au Proche-Orient. Ce qui ne la rend pas plus excusable pour autant. Notre association a toujours condamné les manifestations de judéophobie. Et s'est toujours efforcée de rapprocher les deux communautés, via notamment des contacts réguliers avec des associations représentatives des différents courants.

Je crois qu'il existe une grosse confusion entre la critique de la politique de l'Etat d'Israël et la judéophobie. Mais s'il est intolérable de s'en prendre aux Juifs parce qu'on s'oppose à la stratégie de Sharon, il est tout aussi inacceptable de traiter de judéophobe tout qui critique le gouvernement israélien. Cette attitude entretient la confusion, et donc aussi la judéophobie.

Parler d'alliance objective entre progressistes et islamistes est absurde, quand bien même sur certains points ponctuels les positions seraient similaires. Le mouvement alter dénonce avec la même vigueur la judéophobie, l'antisémitisme, l'islamophobie que la xénophobie.

ANTOINE SFEIR, directeur de la revue «Les Cahiers de l'Orient»

Les altermondialistes et les islamistes partagent la même volonté de déstructuration, sauf que les seconds visent en priorité la société française pour développer un projet en marge de la société nationale. Au-delà de la judéophobie, on constate une radicalisation communautaire, chez les juifs comme chez les musulmans, suite à la transposition du conflit israélo-palestinien en France. Le plus étonnant, c'est qu'on ne voit pas la même radicalisation en Israël ou dans les territoires occupés. Ce qui montre bien que cette poussée de fièvre s'inscrit avant tout dans une démarche d'affirmation identitaire. C'est une manière de se définir soi-même contre l'autre, par le rejet. Les islamistes rêvent d'instaurer en France -comme en Belgique- un modèle communautariste à l'anglo-saxonne, donc moins jacobin, avec en filigrane l'espoir de diluer le tout dans un grand ensemble européen plus permissif à la logique communautariste. Si les alters rêvent eux aussi de changer le fonctionnement de la société, leur combat n'est par contre pas un faux combat: la mondialisation pose effectivement des questions. Simplement, la manière choisie pour déstructurer ce qui existe n'est pas la meilleure.

DAN VAN RAEMDONCK, président de la Ligue des droits de l'Homme

L'importation du conflit israélo-palestinien sous nos cieux s'inscrit le plus souvent dans une quête identitaire motivée, il ne faut pas le méconnaître, par les rapports de force socio-économiques en vigueur chez nous. Ce qui signifie que les insultes antisémites proférées par les jeunes beurs ne doivent pas toujours être prises au premier degré. C'est un peu comme quand quelqu'un se fait traiter de «pédé», ce n'est pas nécessairement parce que cette personne est homosexuelle: c'est une quintessence d'insulte, triste privilège. L'expression n'en est pas moins hautement condamnable évidemment, mais plus pour l'ignorance crasse dont elle témoigne que pour un antisémitisme élaboré, pur et dur. Pour nous et plus encore pour les Juifs, ces paroles évoquent le pire, mais dans leur esprit, ce n'est parfois qu'une manière de dire: «Regardez-moi, j'existe». Les mêmes faits n'ont pas nécessairement le même sens pour chacun.

Ce qui n'empêche que cette recrudescence de témoignages à caractère judéophobe pose problème. Il faut donc mettre un holà clair à la manière dont ces jeunes expriment leur mal-être car cela pourrait dégénérer. Cela contribue à renforcer en tout cas le fond d'antisémitisme latent dont on observe la transmission larvée dans notre société, avec ici parfois passage à l'acte.

Pour comprendre ce ressentiment et tenter d'y répondre adéquatement, on ne peut séparer la judéophobie de cette islamophobie qu'on pourrait qualifier d'institutionnalisée. Avec le 11 septembre, les musulmans ont été assimilés au danger puisqu'il fallait bien désigner un coupable. Une stigmatisation qui a provoqué, dans nos populations, un repli identitaire dont l'extrême droite a largement profité. Et qui, en retour, a poussé certains membres de la communauté musulmane à se chercher, de leur côté, d'autres ennemis. De part et d'autre, on construit ainsi son identité sur le rejet. Si l'on ajoute à cela un contexte socio-économique difficile, on a tous les ingrédients d'une bombe.

Quant à la prétendue collusion entre islamistes et progressistes, je trouve l'accusation un peu courte, qui risque (si ce n'est pas son but) de jeter le discrédit sur cette forme de contestation qu'est l'altermondialisme. On retrouve différentes sensibilités chez les alters. Peu de gens partagent beaucoup de choses dans ce mouvement, si ce n'est l'idée qu'un autre monde est possible.

ANNE MORELLI, historienne

La rhétorique des organisations de soutien à Israël tente d'intimider la gauche européenne avec un amalgame simpliste: condamner la politique d'Israël serait de l'antisémitisme. Ainsi il serait légitime d'être hostile à la politique des Etats-Unis de Bush, à la politique de la Russie de Poutine, mais critiquer la politique de Sharon serait du racisme, comme il serait «raciste» de relever qu'il existe un lobbying pro-sioniste mais pas raciste de relever le lobbying pro-américain ou pro-Vatican!

Curieusement, les amis d'Israël (Fini ou les dirigeants ukrainiens) se voient pardonnés d'être racistes pourvu qu'ils ne soient pas anti-israéliens.

Par un effet secondaire indésiré, à force d'entendre que l'anti-sionisme est de l'antisémitisme, nombre d'anti-sionistes risquent d'accepter cette équation et d'évoluer effectivement vers l'antisémitisme.

Le monde est complexe et il peut arriver que des alliances politiques momentanées et inattendues se nouent: les Etats-Unis ont été les alliés des Taliban, et Israël a soutenu le régime raciste d'Afrique du Sud. De même il n'est pas impossible que le mouvement altermondialiste ait, face à un ennemi commun, des accointances momentanées avec des islamistes.

Il n'a cependant pas d'armes à leur fournir et je regretterais plutôt l'absence de réactions de la gauche européenne face à des atrocités, lorsqu'elles frappent des musulmans. La faible sympathie manifestée par la gauche européenne -tétanisée par les intimidations sionistes- pour les résistants irakiens, s'explique par la crainte d'être taxée de pro-islamiste et donc de judéophobe.

En cela le lobby pro-Israël a été très efficace...

Propos recueillis par Laurent Raphaël

© La Libre Belgique 2004