Opinions Une chronique de Carline Taymans, enseignante à l'école européenne.
 
 
La haute technologie de poche qui nous agace et nous fait peur, les élèves la possèdent quoi qu’on y fasse. Tant mieux !



Seuls les élèves pouvaient y penser. Dans la foulée, ils l’ont aussi réalisée. "Scan this", une application pour enrichir la vie scolaire. Certes, l’anglais est une des langues véhiculaires de l’école. Il n’est donc pas rare de voir affichées ici et là des annonces diverses dans cette langue, surtout lorsqu’il s’agit de s’adresser au plus grand nombre. Depuis la rentrée, cependant, ce message-là, placardé sur tous les lieux de passage, frappe.

L’affiche sort du lot par son ultramodernité interpellante : cette injonction, presque commerciale, un code QR qui l’est tout autant, un ton droit au but et des logos sobres, presque pros. Pas de doute possible, la pancarte vient des élèves. Eux seuls maîtrisent à ce point l’art de la communication envers leurs pairs. Sans langage dit "jeune" ni couleurs vives ni, surtout, explications techniques simplifiées… L’outil, seulement, déjà familier, mis à la disposition de ceux qui savent s’en servir.

En un regard, le public cible comprend, et avance la main, écran dans la paume. Gagné. Seuls les élèves, du reste, pouvaient avoir eu cette idée géniale de lancer une app, rien de moins. A leur image et à leur service. Une extension de l’école dans l’école, un prolongement de plusieurs cours, un résumé de l’essentiel, à portée de la main. Ils ont mis des heures et des heures à l’imaginer, l’élaborer, l’achever, parfois seuls et parfois accompagnés, avant de la présenter fièrement, comme par politesse, à l’ensemble de leurs professeurs, du coup franchement abasourdis.

Parce que l’invention est une réussite. Avec sa fonction "horaire" (pour l’avoir toujours sous la main), celle des devoirs (parce que, restons pratiques…), et celle des projets (pour ne plus rien manquer des compétitions ou initiatives se déroulant peut-être à l’autre bout de l’école, si grande), l’app de l’école conçue par ses élèves constitue une de ces surprises de la rentrée qui se glissent directement dans les habitudes tant elles correspondent à un besoin latent. Tout le monde, en quelques secondes, l’a acquise. Et, à la première utilisation, l’a adoptée.

Ce faisant, les élèves, concepteurs et utilisateurs, nous ont rappelé très clairement que la haute technologie de poche, celle qui nous agace peut-être, nous effraie souvent, nous dérange quand elle capte leur entière attention - au point qu’à juste titre, tous les établissements scolaires s’interrogent aujourd’hui sur la meilleure manière d’en limiter l’usage en leurs murs - cette technologie de pointe de poche, donc, qu’ils manient discrètement en experts à simples coups de pouce, ils la possèdent, quoi qu’on y fasse. Et l’utilisent aussi à bon escient. Pour preuve, encore ? Le très net renforcement du sentiment d’appartenance à une communauté que cette application cause depuis quelques semaines.

Dans toutes leurs différences, les étudiants ont désormais aussi cette app en commun, qui leur parle de l’autre : celui qui cultive un jardin en bordure de cour de récréation; celle qui participe au concours de mathématiques; ceux (les élèves) qui organisent une "TED conference"; et ceux (les profs) qui ont prévu un test de première importance, dans quelques jours. Tous sont intégrés, concernés, reliés. L’idée de l’application, comme de toutes les autres activités organisées en marge des cours, provient du même groupe - le comité "événements" - partageant la même intention : "enrichir l’école" (au sens noble du terme). "Vous donnez cours, nous nous chargeons du reste", semblent-ils nous dire, très courtoisement.

Menée par quelques personnalités particulièrement enthousiastes et positives, cette équipe d’ados non seulement déborde d’initiatives, mais aussi et surtout, s’acharne à les concrétiser. Depuis qu’ils sont là, une panoplie de cours donnés aux élèves par d’autres élèves est en cours d’élaboration, un festival de courts-métrages est prévu pour le printemps prochain, une newsletter en ligne a vu le jour, une radio se prépare, des blogs s’écrivent et se rassemblent… Et plus rien de tout cela ne se perd, puisque l’app est là, qui veille, centralise et rappelle.