Opinions

Chaque époque, du point de vue de ses contemporains, est vécue comme très particulière : ce phénomène est dû à l'absence (bien logique) de recul, à la conscience aiguë de ce qui disparaît, et à l'impossibilité de concevoir ce qui va apparaître. D'où ce sentiment, largement répandu, de vivre une époque troublée, chaotique, angoissante. Ce sentiment n'est pas nécessairement infondé, bien entendu (l'histoire des hommes n'est pas un long fleuve tranquille), mais il est bon de se rappeler qu'il est de tous temps : le diagnostic de la perte des repères, des défis nouveaux, de la barbarie à nos trousses et des menaces de déshumanisation sont des classiques, qui ont ce charme surprenant qu'ils continuent à produire leurs mêmes effets d'angoisse, avec autant de force, génération après génération.

Il n'en demeure pas moins que nous vivons une crise économique majeure. On l'a assez dit et répété. On peut, c'est entendu, relativiser cette crise, la replacer dans une perspective historique, accuser une certaine presse de noircir le tableau, mettre en doute les indicatifs souvent utilisés pour la diagnostiquer; reste que la situation économique ne satisfait personne, et que chacun voudrait sortir de cette mauvaise passe.

Malgré cela, et c'est très étonnant, jamais les mouvements de contestation radicale n'ont été aussi discrets.

Depuis des siècles, les pouvoirs dominants ont pourtant été confrontés à des forces d'opposition extrêmement intense, qui rejetaient en bloc les valeurs en vigueur. On a en mémoire les Brigades rouges, la bande à Baader, les colonels en Grèce, la tentative de putsch militaire en Espagne en 1981; autant de mouvements plus ou moins structurés, plus ou moins importants, qui refusaient l'ordre établi, et prétendaient y mettre un terme radical par la force. D'autres mouvements, comme les hippies, les soixante-huitards ou les punks, tentèrent, chacun à leur manière, avec plus ou moins de sympathie et de succès, de mettre à bas les fondements de la société. Au XIXe siècle en Russie, le mouvement nihiliste assassinait, détruisait, agressait parce qu'il ne croyait en rien.

Comment se fait-il alors qu'aucun équivalent de ce genre de mouvement ne prospère aujourd'hui, à l'heure où tant de monde se dit insatisfait ? On ne peut que se réjouir, évidemment, de l'absence de violence, mais comment cela se fait-il ? Comment se fait-il que, dans un système qui frustre et déçoit tant de monde, aucun mouvement d'ampleur ne prétende incarner un renversement total des valeurs ? Pourquoi, par exemple, le dégoût et la rage d'être licencié mènent-ils plus souvent à la dépression qu'à la hargne politique ? N'est-il pas étonnant qu'en ces temps de crise, tant de monde donne l'impression de vouloir s'intégrer à tout prix au système, plutôt que de tenter de s'en extraire ?

Nous sommes d'accord, souvent on n'a pas le choix : des traites à payer, des emprunts à rembourser, des responsabilités à assumer... mais le simple fait de croire qu'on n'a pas le choix n'est-il pas la marque suprême de l'asservissement à des valeurs qui, pourtant, sont en train de montrer leurs faiblesses ? Chat échaudé craint l'eau froide, il est vrai, et le fiasco des expériences communistes nous a fait passer l'envie, pour de nombreuses années encore, de tenter des expériences collectives radicales nouvelles. Mais ceci n'explique pas pourquoi nous connaissons une telle léthargie du corps collectif.

Que l'on ne se méprenne pas : nous vivons dans une démocratie saine et vivante, et les voix discordantes ont plus que jamais droit au chapitre. Il existe des mouvements syndicaux, associatifs, politiques, qui s'expriment, qui ont prise sur les événements, qui sont respectés, écoutés, institutionnalisés. Mais la plupart d'entre eux s'inscrivent dans une logique de contre-pouvoir, plus que de contestation radicale. Aucun d'entre eux ne fait véritablement peur à ce qu'il est convenu d'appeler les "instances dirigeantes" - lesquelles, de toute manière, ne sont plus aussi clairement identifiables que naguère.

Demeure donc la question, implacable : pourquoi aussi peu d'imagination ? Pourquoi aussi peu de tentatives de lancer de nouveaux projets de société ? Parce qu'on sait à l'avance à quoi mènent les projets collectifs : restriction des libertés, dictature de la collectivité au détriment des individualités ? Parce que notre système, quoi qu'on en dise, plaît et convient, si bien que l'on ne saurait envisager pour autre horizon que son rétablissement, seul gage de jours meilleurs ? Parce que nous sommes collectivement anesthésiés, aveuglés par un certain confort matériel qui nous empêche d'envisager d'autres voies que celle que nous sommes en train de suivre ? Difficile à dire. Le fait est, en tout cas, qu'un système qui déplaît tant, et qui pourtant suscite aussi peu de contestation radicale, a de quoi surprendre...

(*) Dernier ouvrage paru : "Peur de son ombre" (Cortext éd., 2008)

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© La Libre Belgique 2009