Opinions

Une opinion d'Ismaël Saïdi, comédien, auteur de la pièce Djihad ; Zehra Günaydin, médecin, ancien membre de l’EMB ; Michaël Privot, islamologue ; Dominique Thewissen, auteure et conférencière.

Les "10 propositions radicales pour faire émerger l’islam de Belgique" que nous avons publiées il y a quelques semaines (1), notamment avec Tewfik Sahih, ont suscité un grand nombre de débats tant au sein des communautés musulmanes que du reste de la société. Ce mois de ramadan, synonyme d’apaisement et de recueillement, est propice pour tirer de premières conclusions et continuer à fonder nos actions futures. Ainsi, si nos propositions ont rencontré quelques oppositions - attendues - sur le fond, elles ont surtout suscité un large soutien quant à leur intention première, à savoir donner les moyens aux citoyen-ne-s musulman-e-s belges de sortir l’islam de l’ornière institutionnelle, intellectuelle et spirituelle dans laquelle il patine depuis bien trop longtemps.

Sans surprise également, si nous avons reçu l’appui de personnalités comme Hassan Jarfi, ce sont plutôt les citoyen(ne)s "musulman(e)s lambda" qui nous ont témoigné le soutien le plus franc, même si d’aucun-e-s ont émis de justes réserves quant à la méthode. Par contre, certaines fédérations ethno-nationales et quelques membres de l’"islam institutionnel" n’ont pas manqué de souligner leur opposition de principe à toute remise en cause du modus operandi actuel qui fait la part belle à leur influence. Plus interpellant encore, quelques-uns n’ont pas hésité à remettre en question la validité même de notre constat global.

Et pourtant, parlant de constats, la pièce "Djihad" vient d’achever sa première saison. Plus de 30 000 personnes ont eu l’occasion de voir le spectacle, dont beaucoup de représentations étaient suivies par des débats publics, en particulier pour les écoles. Plus de 15 000 élèves de Bruxelles et Wallonie ont eu l’occasion d’échanger avec deux des auteurs de ces lignes, mais aussi des journalistes, des artistes, des professeurs d’université. Plus qu’un sondage, ce fut l’occasion pour nous de prendre une véritable photographie des questions de notre jeunesse, en particulier musulmane. Cela nous a encouragés à poursuivre notre effort de conscientisation en publiant ce nouveau texte.

Nous souhaiterions verser au dossier de la réforme institutionnelle de l’islam de Belgique ce florilège d’interrogations qui sont revenues inlassablement, de débat en débat, avec une vraie soif de savoir :

- "Avons-nous le droit de chanter, de dessiner ?"

- "Le djihad, c’est halal ou haram ?"

- "Ma copine est amoureuse d’un garçon non musulman mais elle a peur. Est-ce qu’elle va aller en enfer ?"

- "Désolé, mais c’est écrit dans le Coran qu’il faut tuer les mécréants !"

- "Le Coran interdit qu’on dessine le Prophète."

- "Monsieur, les musulmans nous traitent de mécréants ou de "sales Flamands", pourquoi ?"

- "Monsieur, vous dites que vous êtes musulman, mais là, vous rigolez de l’islam, c’est pas bien !"

- Les gens, ils nous aiment pas, c’est normal, alors qu’on aille au djihad !

- "On n’a pas de boulot, on n’a rien ici, et en plus personne ne nous explique l’islam."

- "Monsieur, mon fils est parti et il est mort parce qu’à la mosquée on ne lui a rien expliqué, on ne lui a pas répondu !"

Le verdict est sans appel : ces questions ne trouvent réponse ni dans les familles, ni dans les écoles, et certainement pas dans les mosquées qui devraient pourtant être les centres de diffusion par excellence d’une pensée islamique répondant aux besoins du temps. Si l’on peut se réjouir qu’une pièce de théâtre ouvre un espace au sein duquel des sujets aussi fondamentaux pour le "faire-ensemble" peuvent être abordés, cela ne souligne que de manière plus dramatique encore la pénurie de réponses institutionnelles communautaires.

Les "10 propositions radicales" ont dès lors tenté d’apporter des réponses structurelles novatrices et des éléments de remédiation à cette problématique multifactorielle - et d’autant plus complexe qu’elle a des implications à tous les étages du millefeuille institutionnel belge.

Un certain nombre de voix ont soulevé de possibles conflits avec l’ordre constitutionnel actuel, un risque que nous n’avons pas sous-estimé. Nous avons plutôt fait le pari d’une autre voie, plus en phase avec les principes de la gouvernance multilatérale, ramenée au sein du cadre national. La plupart des mesures que nous proposons devraient pouvoir se faire au travers d’une coopération renforcée et bien intentionnée entre les différents niveaux de pouvoir, du local au fédéral. Quant à ce qui relèverait de l’organisation interne du culte musulman, un dialogue construit, plus incisif, entre le ministère des Cultes et l’Exécutif des musulmans de Belgique devrait permettre de faire comprendre à ce dernier où se trouve l’intérêt véritable des institutions musulmanes qu’il est censé représenter, notamment en ce qui concerne les prêches en langues nationales ou encore le processus de nomination des imâms. Seuls quelques ajustements légaux devraient véritablement avoir lieu, mineurs selon nous, comme le fait d’établir des plans de préfinancement des mosquées avec facilité d’accès à des liquidités nationales, plutôt que de se contenter de combler les déficits opérationnels et, quelque part, placer les mosquées dans l’obligation de faire appel à des dons internationaux avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur le contenu des messages délivrés.

L’enjeu est sociétal, voire civilisationnel. N’ayons pas peur des mots. Chaque fois que l’Europe a dû s’ajuster à l’apparition de nouvelles communautés religieuses ou philosophiques sur son territoire, cela s’est fait dans le sang et les larmes - qu’il s’agisse des chrétiens il y a deux mille ans, des juifs, des cathares, des protestants, des libres penseurs ou aujourd’hui des musulmans.

A l’analyse des nombreuses réactions politiques globalement positives à nos recommandations, nous souhaitons aujourd’hui interpeller le Premier ministre Charles Michel et lui demander de mettre sur pied une Commission royale, dotée des moyens nécessaires, pour mener à bien une telle réflexion ambitieuse de manière dépassionnée, à la hauteur des enjeux de notre temps.

Elle se devrait de réunir des représentant(e)s diversifié(e)s des différentes communautés musulmanes, des représentant(e)s de tous les partis démocratiques, des spécialistes des questions de culte et de la neutralité, des représentant-e-s des régions, des provinces ainsi que des pouvoirs locaux concernés par l’organisation du temporel du culte musulman. Elle permettrait d’élaborer une vision globale de la question, une compréhension commune des actions à mettre en œuvre de manière coopérative entre les différents niveaux de pouvoir et les instances musulmanes. Elle délivrerait des lignes directrices pour l’élaboration future de moyens légaux et réglementaires visant à permettre aux communautés musulmanes de se ressaisir de leur destin institutionnel et favoriserait, par là même, l’émergence intellectuelle et spirituelle de l’islam de Belgique, articulée autour de notre imaginaire, de nos références et de nos valeurs communes (égalité des femmes et des hommes, dignité intrinsèque de tout être vivant, quelles que soient ses caractéristiques de diversité, citoyenneté…).

En jetant les bases d’une telle réflexion globale sur les enjeux contemporains de notre société par le lancement d’une Commission royale inédite, d’une part, et en s’engageant dans une lutte tous azimuts pour l’égalité et contre les discriminations d’autre part, la Belgique conférerait enfin aux citoyen-ne-s de confession musulmane de notre pays toute la place et la reconnaissance à laquelle ils aspirent légitimement. Ce rendez-vous historique est sans aucun doute la voie vers notre idéal commun d’une société plus juste et, enfin, véritablement "faire-ensemble" !

Paraphrasons les derniers mots d’Ismaël avant le tomber du rideau dans "Djihad" : "Aidez-nous !"