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C'était le scénario-catastrophe, et il s'est matérialisé. Dimanche, soixante ans après Vichy, la France a invité au second tour de ses présidentielles le leader d'un parti nationaliste, raciste et xénophobe - hier ouvertement négationniste, aujourd'hui prétendument populiste.

Qui est responsable de ce séisme? La classe politique, bien sûr. La droite, qui jadis pactisa avec le FN puis tenta de récupérer ses diatribes sécuritaires à des fins électorales, ce qui fit le lit de Le Pen. La gauche aussi, bien sûr: qui jadis utilisa l'extrême droite contre la droite, puis minimisa avec naïveté le terreau sécuritaire sur lequel Le Pen grandit. La droite et la gauche de concert encore, qui tardèrent à assainir leurs moeurs politiques, ce qui alimenta l'anti-politisme rampant, et - myopes, lointains, parisiens - se coupèrent de leur électorat populaire.

Mais les politiques ne sont pas seuls en cause. Cette campagne l'a encore bien montré: certains médias français, lorsqu'ils n'ont pas participé de manière purement intéressée à la surenchère faite autour de l'insécurité, ont clairement abdiqué leur mission d'explication et de pédagogie. Ils se sont livrés à une opération de dénigrement systématique, visant soit l'enjeu électoral proprement dit (en présentant le scrutin comme couru d'avance), soit les candidats en lice (en raillant leur manque de nouveauté, d'audace, d'ambition, de crédibilité ou de charisme), soit les projets présentés (tous étant peu ou prou jugés semblables et sans intérêt). Ce bourrage de crâne a sans doute contribué à démobiliser les foules et à ouvrir un boulevard au vote `ultra´. Le vote de dimanche, cela dit, doit être relativisé.

Le système électoral à deux tours fournit à l'opinion l'occasion de se défouler à moindre frais, et on peut espérer que tous les Français ayant voté Le Pen ne cautionnent pas ses jeux de mots négationnistes nauséeux. On peut d'ailleurs raisonnablement escompter que le 5 mai, la raison l'emportera et que le leader du FN sera mis en déroute. Mais quand bien même le 5 mai tournera cette page peu glorieuse de l'histoire de l'Hexagone, les leçons du 21 avril devront être tirées.

Comment? La France doit changer sa façon de faire de la politique: quitter les états-majors pour rejoindre le terrain, abandonner les petites phrases au profit de l'écoute. Elle doit aussi renouveler sa classe dirigeante, largement vieillie et usée. L'image désastreuse d'une certaine impunité doit également être cassée, d'urgence: si ce septennant finissant n'avait pas été celui des `affaires´, Le Pen n'aurait pas été présent au second tour. Enfin - surtout - la France doit renouveler ses institutions: que l'Hexagone sorte enfin de ce bicéphalisme exécutif cafouilleux, qui brouille les repères, trouble les esprits, sent la comprommission, suscite le soupçon.

Pour ce faire, le prochain Président devra notamment disposer d'une majorité solide. Si les législatives de juin vont dans ce sens, un sursaut est possible, et le funeste message du 21 avril n'aura peut-être pas été vain. Si, au contraire, ces élections se concluent par une nouvelle cohabitation, ce n'est plus de crise politique qu'il faudra parler. Mais d'une véritable crise de régime.

© La Libre Belgique 2002