Opinions

SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L'ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA FRANCOPHONIE

Le français est-il une espèce menacée? Certainement pas, si l'on considère que 30 pays ont aujourd'hui le français comme première langue et que ses locuteurs sont environ 170 millions de par le monde. Par ailleurs, le français est, avec l'anglais, la seule langue qui soit enseignée sur tous les continents. Nous pourrions donc nous satisfaire de ces chiffres, plutôt rassurants. Rassurants, certes, si l'on estime qu'une langue est quelque chose de figé alors qu'elle est, tout au contraire, un organisme vivant en perpétuelle évolution. Et c'est précisément cette évolution qu'il nous faut tenter de maîtriser et d'orienter, à la lumière de quelques constats.

Le premier constat est que parler français est un choix. Un choix imposé, certes, lorsque le français a le statut de langue maternelle. Mais dans tous les autres cas - et ils sont de loin les plus nombreux - il s'agit d'un choix volontaire, dicté par des motivations diverses. De cette réalité, découlent deux conséquences.

En premier lieu, il ne saurait y avoir, bien sûr, de langue française sans la France, mais la langue française n'est pas pour autant la seule langue des Français. Et son avenir, dès lors, se joue essentiellement hors de France. A l'horizon 2005-2010, 52 pc des francophones du monde seront africains. C'est dire que la langue française doit être aujourd'hui conçue comme la langue d'une communauté, comme un trait d'union entre plusieurs continents. Il y a là une idée dont les Français doivent s'enorgueillir, mais aussi s'imprégner, en valorisant, encore plus, les littératures, les cinémas ou la chanson de tous les francophones.

En second lieu, il faut entretenir et accompagner le désir de français de ces millions de francophones volontaires. Mais une langue ne survit pas du seul charme qu'elle peut exercer. Elle survit, d'abord, par l'utilité qu'on en a et par la diversité des registres qu'elle offre, en d'autres termes par sa modernité. Nous disposons, d'ores et déjà, de points forts qu'il faut préserver.Je pense à ces domaines d'excellence, mondialement reconnus, que sont la médecine, le droit ou la recherche. Ce dernier cas est d'ailleurs intéressant et révélateur d'une certaine forme de laxisme ou de capitulation. Nous savons, en effet, qu'il est d'usage que les découvertes les plus importantes soient publiées dans les revues anglophones et que les publications en langue française soient très souvent défavorables à leurs auteurs. Nous savons, aussi, que de plus en plus de congrès scientifiques, organisés dans des pays francophones, font délibérément le choix de l'anglais, comme langue de travail. Face à cette `dérive´, que certains qualifient d'inéluctable, d'autres d'inacceptable, l'Organisation internationale de la Francophonie a choisi de mener une politique volontariste, mais l'issue de ce combat dépendra grandement de la volonté qu'aura chacun de lutter pour le respect de sa propre langue et par-là même pour le respect de toutes les autres langues.

Il est d'autres actions à engager au plus vite: ouvrir nos programmes de formation supérieure aux francophones du monde entier, que ce soit à travers une politique ambitieuse de bourses ou à travers une présence convaincante sur la Toile. Accroître, plus généralement, notre présence dans ces nouveaux médias, car à travers la conquête de ces espaces, c'est la conquête des marchés, de l'information, mais surtout des esprits qui se joue. Il n'est qu'à voir les moyens consacrés à la traduction de leurs sites par les industries américaines. Admettre que le français a les moyens d'être une langue d'affaires, une langue de distraction, une langue scientifique. C'est aussi cette langue française là, par-delà les trésors de sa littérature, qu'il faut enseigner et valoriser. Enfin, et surtout, mettre en conformité cette volonté de promouvoir le français avec une réelle volonté politique de donner un nouvel élan à la coopération et à la solidarité Nord-Sud, y compris à l'intérieur de l'Union européenne, où les pays du Sud de la Méditerranée doivent enfin être considérés comme des partenaires incontournables.Il est un deuxième constat que nous ne devons pas sous-estimer: le recul du français comme langue de travail dans les organisations internationales, particulièrement dans le système des Nations unies et dans les Institutions de l'Union européenne.

Bien que le français ait le statut de langue officielle et de langue de travail dans ces deux institutions, on constate qu'en 2000, 55 pc des documents de la Commission européenne ont fait l'objet d'une rédaction initiale en anglais, contre 33 pc seulement en français, alors qu'en 1990 le français était encore la langue source la plus utilisée. A l'Assemblée générale des Nations unies, le nombre de délégations s'exprimant en anglais est passé de 74, en 1992, à 97 en 2000, celles s'exprimant en français passant dans le même temps de 31 à 21. La plupart des fonctionnaires des Nations unies, y compris les fonctionnaires francophones, travaillent en anglais. La majorité des documents sont élaborés en anglais, et ensuite traduits, souvent avec retard, sans compter que cette traduction demeure parfois inexistante.

Il s'agit là d'un phénomène extrêmement grave dans la mesure où les organisations internationales sont les seuls forums où s'élaborent et se prennent les décisions qui engagent l'avenir des Etats et des peuples de la planète et que la préservation de la diversité linguistique et culturelle en leur sein constitue le premier gage de leur fonctionnement démocratique.

On voit d'ailleurs se dessiner une prise de conscience et quelques initiatives, tant de la part des Etats que de ces organisations, pour tenter de préserver le multilinguisme. Pour sa part, l'Organisation internationale de la Francophonie a mis en place des programmes spécifiques. Il n'en demeure pas moins que si la Francophonie peut accompagner, soutenir, dénoncer, elle ne peut pas se substituer au laisser-faire, ou à l'absence de volonté de certains fonctionnaires internationaux ou des Etats qu'ils représentent.

L'Union européenne est aujourd'hui la seule superpuissance qui soit parvenue à se construire hors d'une langue. Elle a, à ce titre, un rôle essentiel à jouer pour démontrer que l'on peut conjuguer harmonieusement unité politique, unité économique et diversité linguistique et culturelle. C'est à la fois une lourde responsabilité, mais aussi un stimulant défi.Car en dernière analyse, ce combat en faveur de la diversité du monde ne pourra se gagner que par l'union de toutes les communautés culturelles et linguistiques. C'est pourquoi la défense de la langue française passe par un plurilinguisme assorti de réciprocité, d'ouverture à l'autre et d'hospitalité pour le différent. S'ouvrir sur le large, traduire du français et en français, apprendre les langues des autres, tels sont aussi quelques-uns des efforts que doivent fournir les francophones s'ils veulent qu'on parle leur langue.

© La Libre Belgique 2002