Opinions

Nombreux sont ceux qui ont éprouvé un sentiment de tristesse et d'indignation à l'annonce des pertes massives d'emplois dans l'usine bruxelloise du groupe VW. Comment ne pas ressentir de colère face à ce qu'il convient d'appeler la logique implacable de l'économie mondialisée ? Même si des considérations nationales ont encore joué dans le chef de la direction allemande du groupe automobile, ce énième épisode dramatique dans la vie économique de notre pays repose avec empressement la question des délocalisations de l'activité industrielle. Dans le contexte de l'économie mondialisée, les entreprises industrielles d'antan se sont transformées en réseaux dotés de multiples points de production et de distribution. Les lignes du front ne correspondent plus aux frontières nationales. Depuis que les entreprises multinationales ont découvert que les travailleurs routiniers d'Asie et d'ailleurs peuvent produire les mêmes produits pour des salaires très inférieurs, l'exode industriel est incessant. La recherche du coût salarial toujours plus bas motive des réorganisations de la production à l'échelle du globe.

Tant que cette différence salariale existera et que les travailleurs du monde entier seront mis en concurrence directe, le sort des travailleurs routiniers des pays riches se dégradera inexorablement. Les thuriféraires du libre-échange nous affirment que grâce à la mondialisation des échanges, les pays pauvres vont rapidement rattraper leur retard et que les travailleurs de ces pays verront leur sort s'améliorer rapidement. Rien n'est moins certain. Seuls quelques petits pays (Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong,...) se sont développés grâce à un fort interventionnisme d'Etat et une politique commerciale protectionniste. En revanche, beaucoup d'autres pays et de régions du globe ont vu leur situation se dégrader depuis l'ouverture des frontières et la mise en concurrence de leurs entreprises locales avec les multinationales occidentales 1.

Pire encore, en Chine ces mêmes multinationales s'opposent fermement à l'amélioration des conditions de travail des ouvriers chinois. Un très récent rapport du centre d'études Global Labour Strategies montre comment des multinationales américaines, parmi lesquelles figurent Wal-Mart, Microsoft, Google, Intel, AT & T, UPS et Nike font pression sur le gouvernement chinois par le biais de la Chambre du commerce américaine de Shangai afin qu'il renonce à son projet de loi visant à améliorer les conditions de travail 2. La stratégie à peine voilée de ces multinationales est de conserver une main d'oeuvre bon marché en Chine et de maintenir la pression à la baisse sur le coût du travail au niveau mondial. La disponibilité de 300 millions d'ouvriers chinois, et peut-être demain de beaucoup de millions d'autres, est une arme imparable pour réduire le coût du travail. Les travailleurs des pays en développement ne sont donc pas près de rattraper le niveau de richesse de leurs homologues américains et européens.

Malgré les tentatives de certains économistes de minimiser le déclin industriel de l'Europe et des Etats-Unis, les déséquilibres croissants des balances commerciales ne mentent pas : l'épicentre économique du monde est en train de basculer vers l'Asie 3. Si rien ne change, le déclin industriel des pays industrialisés (savourez le paradoxe) provoquera à terme leur appauvrissement. Ces pays auront tout simplement moins de biens industriels à échanger contre les matières premières dont ils ont besoin.

Il ne faut toutefois pas confondre déclin industriel et reflux de l'emploi dans l'industrie. Alors que le premier de ces phénomènes découle du transfert progressif de l'épicentre économique mondial, le second est lié au phénomène de mécanisation croissante du travail. Depuis toujours l'économie capitaliste a connu un progrès technologique important. A chaque nouveau saut technologique, de nombreux emplois ont été détruits dans les industries qui utilisaient les méthodes de production devenues obsolètes. Au fil du temps, un nombre important de travailleurs occupés dans l'industrie ont pu s'orienter vers des activités des services. De plus, le progrès technologique s'est accompagné depuis un siècle et demi de réductions de la durée du travail ainsi que de hausses salariales. Cela était nécessaire afin d'assurer les débouchés de la production. En effet, à consommation égale, les hausses de productivité réduisent le nombre d'emplois d'une économie. Pour qu'il y ait de la croissance, il faut donc compenser les hausses de productivité par des hausses du pouvoir d'achat afin qu'il y ait une élévation de la consommation. Ainsi, la combinaison harmonieuse de hausses de productivité et de réductions du temps de travail ont permis l'élévation du niveau de vie des travailleurs. A terme, nous aurions même pu espérer la fin du travail ! Le hic, c'est que la mondialisation des échanges impose une logique de modération salariale. Ainsi, face au "chantage à la délocalisation", les ouvriers allemands de VW ont été contraints d'accepter un allongement de la durée hebdomadaire du travail pour un salaire égal. En poursuivant dans cette voie, de nombreux emplois vont encore être détruits avant que l'économie mondiale ne succombe à ses tensions déflationnistes.

Tous les faits contredisent les thèses libre-échangistes sur la division internationale du travail présumée porteuse d'un développement harmonieux par des spécialisations mutuellement bénéfiques. En effet, on constate aujourd'hui l'extension de la concurrence entre pays au sein de secteurs requérant le même type d'emplois. Les transferts d'emplois de production courante des pays développés vers les pays pauvres vont donc faire peser le fardeau sur la grande majorité des travailleurs des pays riches qui ne trouveront plus d'emplois satisfaisants dans les secteurs de production4.

Il est devenu urgent d'enrayer le déclin industriel européen, avant que les travailleurs ne soient tous pauvres et sans emploi. L'Union européenne doit se doter d'une politique commerciale cohérente, tout en favorisant la concurrence en son sein, elle doit empêcher l'accès à son territoire de produits et services réalisés dans des conditions qu'elle interdit chez elle. L'Union européenne doit s'ériger en zone de libre-échange intérieur, tout en se protégeant de la concurrence déloyale de l'extérieur. Ce n'est que comme cela que l'Europe évitera à d'autres travailleurs le sort dramatique de ceux de VW Forest.

1. L'Atlas du Monde diplomatique, Armand Collin, Paris, 2006, pp. 112-117.

2. Global Labour Strategies, "Behind the Great Wall of China : US Corporations Opposing New Rights for Chinese Workers", novembre 2006.

3. J.-L. Gréau, L'avenir du capitalisme, Gallimard, Paris, 2005, pp. 220-230.

4. R. Reich, L'économie mondialisée, Dunod, Paris, 1993.