Opinions
Une chronique d'Eric de Beukelaer.

Voici advenu le temps béni des vacances. La période idéale pour quelque peu freiner le rythme. 

Une petite minute" C’est la supplication de tant de parents, submergés par les pressantes demandes de leur progéniture… "Une petite minute !" Pris dans le tourbillon du quotidien, le père ou la mère signifie de la sorte qu’il mendie qu’on lui laisse un peu de temps. Le temps de souffler et de se récupérer…

Cette phrase, je l’ai entendue dans un tout autre contexte, alors qu’une jeune veuve, au prise avec les tourments du deuil, me murmurait, telle une prière : "Je voudrais tellement revoir mon défunt mari, ne fût-ce qu’une petite minute…" Ici, c’est l’époque bénie de la vie à deux qui est pleurée, car jamais plus elle ne reviendra. La "petite minute" veut arrêter le temps. Qu’est-ce qu’on ne donnerait pas pour encore passer une "petite minute" avec l’être aimé ? Oubliant au passage que - lorsqu’il était toujours de ce monde - tant de "petites minutes" furent gaspillées en présence distraite l’un à l’autre.

Notre rapport au temps prend de bien diverses tournures, au gré des situations et de l’humeur du moment. Une seule chose cependant est permanente : le temps est le marqueur de la finitude. Au rythme des instants qui se succèdent, s’écoule notre vie. Ce que je suis, je ne le suis déjà plus. Ce que je serai, je ne le suis pas encore. Toute réalité matérielle (ce que la Bible nomme "la chair") est soumise à la dictature du temps. Ainsi notre corps, qui avance inexorablement vers la mort. Et ce, depuis l’instant de sa conception. Mettre un enfant au monde, c’est le condamner à la tombe. Biologiquement, voilà notre unique certitude.

Mais il y a l’esprit. Spirituellement, les choses se renversent. Si le corps est soumis au temps, l’esprit s’en libère. Par la mémoire et le souvenir, l’humain revit le passé. Par le projet et le désir, il anticipe l’avenir. Par le discernement et le choix, il façonne le présent. Si le corps naît pour mourir, l’esprit invite à mourir pour vivre. Vivre éveillé transforme notre rapport au temps. Celui-ci n’est plus ce tyran sourd et aveugle qui, à chaque "petite minute", dévore ma vie, mais il devient l’allié de ma mise au monde.

Qu’est-ce que la spiritualité, si ce n’est l’apprentissage à l’intériorité qui donne de ne pas subir sa vie, mais de pleinement l’habiter ? Voilà pourquoi, avec tant d’autres, je martèle à temps et à contretemps que l’humain - qu’il soit croyant, agnostique ou athée - ne peut se réaliser sans apprentissage spirituel. Apprendre à s’arrêter. A faire silence. A habiter en soi. Et pour le chrétien : trouver le chemin de la prière. Je le souligne chaque fois que je parle à des étudiants : "Si, chaque jour, vous vous disciplinez à faire silence au moins quelques minutes, votre vie deviendra plus vivante. Mettez-vous devant une croix, si vous êtes chrétiens ou faites simplement silence… Qu’importe le moyen, mais faites-le." Quand je parle ainsi à la jeunesse, personne ne se moque. Je ne dis pas qu’ils le feront, mais ils savent que ce message est juste.

Voici advenu le temps béni des vacances. Le temps où les "petites minutes" s’écoulent un peu plus lentement. La période idéale pour quelque peu freiner le rythme. Et ainsi, récupérer quelques "petites minutes" de silence. Afin d’habiter notre intériorité. Et pour le chrétien, en vue de se mettre à l’écoute du Souffle d’En-Haut : "Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit." (Jean 3, 8) Et pourquoi pas - en vue de se réapproprier le sens spirituel du dimanche par l’Eucharistie ou à toute autre démarche d’arrêt. Loin de faire perdre du temps, ces "petites minutes" de spiritualité donneront de vivre moins esclave du temps : "Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation; l’esprit est prompt, mais la chair est faible." (Matthieu 26, 41)