Opinions Stéphane Roberti

Par choix, j’habite le quartier Saint-Antoine à Forest. Il est souvent présenté par les médias comme un des quartiers "chauds" de Bruxelles, un endroit dangereux qui abrite en son sein trafiquants de drogues, d’armes, voleurs de voitures, délinquants en tout genre et dangereux criminels !

Ce que ma famille et moi y vivons est tout à fait différent. Nous y menons une vie agréable avec les avantages et les inconvénients de la ville. Comme dans la plupart des quartiers de Bruxelles, la délinquance automobile (excès de vitesse, parking sauvage ) est bien présente et une action de la police serait la bienvenue. Il est évident que la densité de population importante dans notre quartier (26 931 habitants/km2), l’impressionnante présence des jeunes (un habitant sur trois à moins de 18 ans) et la cohabitation de plus de 100 nationalités sont des faits qui rendent les relations entre voisins plus complexes que dans un quartier résidentiel constitué de villas avec de grands jardins occupés par un ménage avec deux enfants.

A Saint-Antoine, faute de logements suffisamment spacieux et d’espaces publics qui leur sont directement destinés, beaucoup d’enfants jouent dans la rue. Lors de la journée sans voiture, ils sont des centaines à s’approprier et à profiter de l’espace qui leur est ainsi libéré. En été, ma fille de 8 ans rejoint ses copines et fait du vélo ou du patin sur le trottoir. Sa maman et moi savons que le risque zéro n’existera jamais. Nous restons donc vigilants, mais nous savons aussi que notre quartier n’est pas Chicago, ni une zone de "non droit". Au contraire, plus que dans beaucoup d’autres quartiers, les relations que nous entretenons entre voisins, et la présence d’un grand nombre d’habitants dans la rue, augmentent et favorisent le contrôle social.

Les risques liés à la circulation automobile sont bien plus élevés pour les enfants du quartier que l’hypothétique rencontre avec un délinquant qui leur ferait du mal. Différents accidents récents l’ont hélas démontré. Néanmoins, mon quartier connaît aussi d’autres problèmes de délinquance et il y a lieu de les limiter en s’attaquant aux causes.

J’invite ceux qui se préoccupent de la situation des quartiers du type de celui que j’habite à s’intéresser au problème qui est à l’origine de tous les autres : la pauvreté. Différents rapports dont celui de l’Observatoire de la santé et du social, du Service de lutte contre la pauvreté et du délégué aux droits de l’enfant nous démontrent que la pauvreté et les inégalités sociales font quotidiennement souffrir des milliers de personnes, du nourrisson aux personnes âgées, en passant par les jeunes et la mère seule avec enfants. Cette souffrance, je la croise quotidiennement dans mon quartier et au travers de mon action comme président de CPAS. Elle est inacceptable et il est déplorable d’entendre autant de voix stigmatiser "les quartiers pauvres" et si peu de volonté politique pour lutter contre les phénomènes de pauvreté. A la lecture des différents rapports sur la pauvreté, on comprend que l’insécurité présente dans de nombreux quartiers de la Région bruxelloise est avant tout financière.

Aujourd’hui, trop de personnes peuvent craindre de perdre leur emploi en 2010 et les chômeurs risquent à tout moment d’être sanctionnés par l’ONEm. Cette situation est source d’une insécurité très importante. Certainement dans un quartier comme le mien où beaucoup d’habitants souffrent de discrimination et sont trop souvent les premières cibles des exclusions du chômage. La lutte contre la discrimination à l’embauche et la suppression du dispositif de "la chasse aux chômeurs" (qui ne créera jamais d’emploi) sont les deux mesures à prendre d’urgence.

En attendant, lorsqu’un chômeur est sanctionné par l’ONEm, les CPAS doivent jouer leur rôle en octroyant un revenu d’intégration sociale, soit 725 € pour quelqu’un qui vit seul. C’est la seule manière pour ne pas augmenter le nombre de personnes qui se retrouvent sans abri. Cette situation est très problématique. En réalité, elle met notre système de solidarité à mal en transférant une charge financière du niveau fédéral au niveau communal.

Assurer un revenu décent à chacun est la priorité. En parallèle, il faut améliorer l’accès aux soins, au logement, à l’enseignement, à la culture, et permettre l’émancipation sociale. Pour ce faire, des mesures très concrètes sont proposées dans les différents rapports sur la pauvreté.

Il est de notre responsabilité politique, du local au fédéral, du Nord au Sud, d’en prendre connaissance et d’en faire la priorité. C’est ce qu’attendent des milliers de jeunes du quartier Saint-Antoine aujourd’hui remplis de désespoir face à l’absence de perspectives qui se présente à eux. Si nous les prenons en considération en leur donnant une place dans la société plutôt qu’en les stigmatisant, nous en profiterons.