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Une opinion de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe*.

Mercredi, la Croatie a commémoré l’opération "Tempête" lors de laquelle elle massacra 250 000 civils serbes de Krajina, il y a 20 ans. Et personne ne s’en est offusqué le moins du monde !

Scandale au cœur de notre Europe moderne, dite libre et démocratique ! La Croatie, qui fait officiellement partie de l’Union européenne depuis deux ans, a célébré en grande pompe, ce 5 août 2015, le vingtième anniversaire d’une opération militaire éclair, alors baptisée "Tempête" ("Oluja" en serbo-croate). Celle-ci se caractérisa, pendant la guerre en ex-Yougoslavie, par le pire des nettoyages ethniques. Quelque 250 000 Serbes, tous civils, femmes et enfants compris, y furent en effet chassés sans pitié, bombardés sans relâche pendant quatre jours d’affilée, du 1er au 4 août 1995, dans la Krajina, territoire situé au nord-ouest de la Bosnie, lors de ce que le président croate d’alors, Franjo Tudjman, nationaliste patenté, antisémite notoire et révisionniste chevronné, ne craignait pas d’appeler, au faîte d’un abominable cynisme, une "guerre de reconquête".

Ce fut là, de triste mémoire, le pire des exodes massifs en ex-Yougoslavie, au regard duquel pourtant, pour corser cette odieuse affaire, le responsable militaire en chef, le général croate Ante Govina, fut définitivement acquitté, lors du verdict prononcé le 16 novembre 2012, par le Tribunal pénal international (le fameux TPI) de la Haye !

Dans un silence assourdissant

Pis : la nouvelle et actuelle présidente, Kolinda Grabar-Kitarovic, de cette même Croatie qui déclara son indépendance le 25 juin 1991, a osé parler là, face à la foule en liesse et une impressionnante parade militaire défilant à coups de canons dans les rues de Zagreb, la capitale du pays, d’"opération brillante, justifiée et légitime". Et ce dans un silence paradoxalement assourdissant et une indifférence quasi générale, sans qu’aucun de nos dirigeants politiques ne bronche, ni n’émette, fût-ce officieusement sinon encore officiellement, le moindre signe de réprobation en la matière.

Bref : une honte pour l’Europe, indigne là, plus que jamais, de ses valeurs morales et autres principes philosophiques, au premier rang desquels émerge le sacro-saint "devoir de mémoire", qu’elle ne cesse de brandir, du haut d’on ne sait quelle hypothétique bonne conscience, afin de mieux faire la leçon, croit-elle, à la terre entière !

Quant à nos médias occidentaux, rares sont ceux, à quelques notables exceptions près, qui ont eu le courage professionnel, sinon l’élémentaire et équitable décence, de rappeler, comme ils le firent récemment, à juste titre, pour le vingtième anniversaire du massacre de Srebrenica, cet innommable martyre des Serbes de Krajina.

Comme quoi, après cet énième et injustifiable "deux poids, deux mesures", fruit d’une déplorable et tout aussi répétitive indignation sélective, les Serbes sont encore victimes aujourd’hui, malgré le temps passé, de cette inique "diabolisation" que je n’hésite pas à qualifier, pour ma part, d’"antiserbisme" !

Quantité négligeable, donc, les morts serbes, au nombre de 10 000 pour cette seule opération "Tempête" en Krajina ?

*Auteur de "Requiem pour l’Europe - Zagreb, Belgrade, Sarajevo" (L’Âge d’Homme, 1993) et de "Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des nouveaux philosophes et de leurs épigones" (François Bourin Éditeur, 2010). A paraître, en septembre 2015, aux Editions du Rocher : "Le Testament du Kosovo - Journal de guerre".