Opinions Mutien-Omer Houziaux, Auteur de“À CONTRETEMPS.Regards politiquementincorrects. Bioéthique,spiritualité, scientisme”,préface de Michel Dangoisse.

Son porte-parole démissionnaire a eu des propos très durs à l’égard de Mgr Léonard, avec qui il a été en contact étroit pendant trois mois. Est-il de mauvaise foi ?

Absolument. Et d’une mauvaise foi insigne. Pour être choisi comme porte-parole par Mgr Léonard, il a dû être un expert en dissimulation : conscient de l’adhésion totale de son "patron" à Rome, comment ce théologien a-t-il pu accepter d’être "la personne qui prend la parole au nom de quelqu’un d’autre" (Le Robert) ? Seule explication : il est entré dans la maison par fourberie, pour y opérer un travail de sape. Il savait qu’en s’opposant à celui qu’il prétendait servir, il allait complaire aux calomniateurs qui, démagogues, se présentent sous le masque de la modernité et du progrès : les Ch. Delhez, G. Ringlet et consorts, les médias, experts en zizanie et toujours prompts à amplifier la voix de curés factieux qui se réclament de l’Église pour mieux l’abattre. Les ennemis de l’homme seront les gens de sa propre maison (Matth. 10, 36).

Quelles sont, à votre sens, les principales qualités et les éventuels défauts du primat de Belgique ?

Mgr Léonard est incontestablement un homme de haute culture, d’une grande rigueur intellectuelle et d’une fidélité sans faille à l’Église en tant qu’institution. C’est aussi un pasteur attentif à ses ouailles : il a toujours mis un point d’honneur à visiter toutes les paroisses du diocèse dont il avait la charge. Contrairement à la rumeur, il est d’une grande humanité, compatissant envers ceux et celles qui souffrent dans leur chair ou dans leur âme. L’humour lui est d’un grand secours pour canaliser une émotivité naturelle. Conférencier hors pair, il brille aussi dans les débats. Il respecte ses interlocuteurs, mais il dispose d’un carquois bien chargé : il répond aux attaques les plus insidieuses par des traits d’esprit fort dissuasifs. Des "éventuels défauts" - plaisant qualificatif -, il en a, essentiellement ceux de ses qualités : il manque sans doute de diplomatie et de patience dans sa détermination apologétique; arrondir les angles n’est pas son fort. Pour le reste, prière de s’adresser à M. Mettepenningen.

Comment expliquez-vous les critiques tous azimuts dont il fait l’objet ?

Tous azimuts ? Une fois réparé, votre théodolite vous montrera une multitude d’astres dont il n’avait pu vous révéler la présence ! N’avez-vous jamais entendu parler de l’esprit grégaire, de la pensée dominante ? J’ai précisément analysé cette question sociétale dans un récent ouvrage intitulé "À contretemps. Regards politiquement incorrects". Par une plaisante conjonction, mon livre vient de paraître chez Mols, l’éditeur qui, justement, a publié en 2006 le livre de Mgr Léonard (" Entretiens avec Louis Mathoux") où il est question de "justice immanente".

L’ expression fait florès. Ces derniers jours, elle est livrée, avec une constance tellement suspecte à la verve des chroniqueurs -, et même d’un psychanalyste (LLB 26-10) - que je prépare en ce moment une mise au point philologique à paraître prochainement dans LLB. Les critiques abondent ? Rien d’étonnant : elles sont cautionnées par ceux qui, au sein de l’Église, alliés objectifs des ennemis de cette dernière, alimentent le foyer qu’ils feignent de vouloir éteindre. Les pompiers corrompus sont les meilleurs pyromanes !

À titre personnel, n’êtes-vous jamais mal à l’aise face aux déclarations publiques de Mgr Léonard ?

Des médecins de l’âme s’enorgueillissent de tirer sur une ambulance qui n’a pas l’heur d’aller dans "le sens de l’Histoire". Moi, je prie pour le blessé, qui ose "parler à temps et à contretemps" (st Paul). Les risques encourus par mon berger me mettent parfois mal à l’aise, mais je le sais clairvoyant et confiant dans la Providence. Lui, au moins, défend la dignité de l’Homme de la conception à la mort et promeut les liturgies respectueuses des Saints Mystères. Pourquoi craindrais-je celui qui nous dit : "N’ayez pas peur" ? En revanche, quand j’entends certains "catholiques", parfois de haut rang, hurler avec les loups, alors, oui, je suis toujours mal à l’aise. M. Mettepenningen et vos comparses, jetez vos GPS. Frappés de trois points, ils vous conduisent tout droit à une collision frontale avec celle que, récitant sans vergogne "votre" Credo, vous appelez, bien légèrement : une, sainte, catholique et apostolique. Amen !

Des hommes comme Mgr Léonard et Benoît XVI vont finir par provoquer un nouveau schisme au sein de l’église romaine

Christian Arnsperger, Chercheur au FNRS ; professeur à l’Université de Louvain

Quelle stratégie Mgr Léonard poursuit-il ? Quelle église veut-il, selon vous ?

Vider les églises du ramassis progressiste, garder les franges les plus rétrogrades du peuple catholique, repartir sur des bases étroitement contrôlées. Il semble désirer une théologie qui fait du Christ un porte-parole un peu maladroit et imprécis d’André-Joseph ou de Benoît XVI. Le Vatican enfouit sous un discours juridique froid et sec des trésors de profondeur symbolique et mystique qui pourraient permettre à la tradition chrétienne d’entrer en résonance avec les autres traditions religieuses, spirituelles et philosophiques de l’humanité.

Au mépris des complexités scientifiques et de la fragilité humaine, la morale catholique n’entend s’exprimer que pour montrer aux autres leurs erreurs, leurs incohérences, leurs entorses à la "loi naturelle". Si seulement Mgr Léonard était aussi actif publiquement dans la dénonciation du capitalisme et des injustices socio-économiques ! Quoi qu’il puisse clamer, il préfère clairement un éphémère regroupement des purs et durs. Il se trompe. Les églises et les congrégations se vident. Le financement public disproportionné du culte catholique devra prendre fin. Hélas, Mgr Léonard entraîne dans sa déroute doctrinaire ceux - et ils sont nombreux - qui souhaitent un tout autre "C".

Vous êtes professeur à l’UCL et vous vous déclarez non catholique. Pourtant, en son temps, vous vous êtes prononcé en faveur du maintien du “C” dans l’appellation de l’université. Pourquoi ?

Mes convictions de la fin octobre 2008 me semblent toujours valables. On ne peut se débarrasser trop facilement, sans réfléchir aux conséquences, d’un héritage humaniste ancré dans la tradition chrétienne. On ne peut, sans graves implications, liquider l’horizon de sens et de réflexion fondamentale que ce "C" représente. Le "C" doit être arraché au monopole inacceptable du Vatican. Catholique veut dire universel, pas romain ! Garder ouvert le "C", c’est se prémunir contre ceux qui voudraient évacuer les aspects spirituels et existentiels du travail scientifique. C’est lutter contre ceux qui voudraient réduire l’humain à ce qu’en disent la psychologie expérimentale, les neurosciences ou la biologie moléculaire. Mgr Léonard, lui, semble vouloir installer l’étroitesse "catho" là où nous menacent surtout, aujourd’hui, l’étroitesse "neuro-physio" et les dogmes de la psychologie "scientifique".

Mgr Léonard est-il devenu l’allié objectif de ceux qui désiraient l’élimination du “C” ?

Oui ! Il leur sert sur un plateau les arguments les plus faciles et les plus triviaux. Face aux coups de boutoir médiatiques de notre panzer-archevêque, ceux qui comme moi désirent une réappropriation collective et créative du "C" pour en faire quelque chose de neuf et de rayonnant, ont de moins en moins d’arguments à faire valoir en public !

Même attachés à un discours pluriel et exigeant sur l’humain, même désireux d’un dialogue fécond entre spiritualités et société, nous ne pouvons plus accepter d’être associés dans l’espace public à des discours systématiquement bornés, sans souffle, bafouant l’humanisme et dénués de charité.

“Un conducteur qui va à contresens et qui est persuadé que tous les autres se trompent”, a dit de lui son porte-parole démissionnaire. Doit-il faire un pas de côté ?

Ce serait au Vatican d’en décider. Autant dire qu’il n’y aura certainement pas de démission. Pour ce qui me concerne, l’enjeu clé se situe au niveau de l’UCL et des valeurs de témoignage, de pluralisme et d’ouverture intellectuelle qu’elle porte. Avoir raison contre tous, cela peut arriver et n’est pas en soi une raison de demander une démission. Mais Mgr Léonard ne parle pas ici en tant que théologien ou scientifique; il porte un rôle politique dans l’espace public. Il n’est visiblement pas à la hauteur de la tâche d’écoute et de nuance que cela implique.

Cela me semble remettre en question de la place de l’archevêque comme "grand chancelier" de l’UCL et des évêques comme membres du Pouvoir organisateur. Ceci dit, le triste lâchage des catholiques progressistes par la hiérarchie vaticane sera peut-être en fin de compte une aubaine historique. Des hommes comme Mgr Léonard et Benoît XVI vont finir par provoquer un nouveau schisme au sein de l’église romaine. Pourquoi pas une véritable Communauté Catholique Progressiste, émerveillée par la tradition des origines, avec des paroisses hors des églises, et qui ne ferait plus taire ses théologiens de la libération, ses humanistes protestataires, ses mystiques militants ? Pourquoi pas avec l’UCL comme ancrage ?