Opinions
Une opinion de Jean-Claude Paye, sociologue.


La dernière réforme fiscale US révèle la lutte entre Démocrates et Républicains, entre libre-échange ou protectionnisme. Mais la Chine est aussi dans la course du pays impérialiste dominant.


La dernière réforme fiscale US s’inscrit en droite ligne des réformes précédentes. Elle procède à une redistribution de richesses vers les revenus les plus élevés. Cependant, la nouvelle loi fait pâle figure vis-à-vis de son modèle. Si en 1981, la réforme signée par Ronald Reagan se montait à 2,9 % du PIB, celle mise en place par Donald Trump se limite à 1 % du Produit intérieur brut. De même, les 150 milliards de dollars de ristourne annuelle sont nettement plus modestes que les 312 milliards annuels de la loi, promulguée par Obama en 2013 et votée conjointement par les Démocrates et les Républicains. Elle prolongeait les mesures prises par G. W. Bush en 2004. Il y a bien consensus entre les deux partis pour une redistribution des richesses vers les hauts revenus. Pourtant, cette fois, les Démocrates ont parlé d’escroquerie fiscale et se sont frontalement opposés à la réforme.

Leur refus virulent est en fait une opération de déplacement. Elle ne porte pas sur le contenu de la loi adoptée, mais bien sur le projet initial de réforme fiscale qu’il fallait à tout prix empêcher, en pratiquant une opposition frontale.

Abandon d’une révolution fiscale

Le projet de réforme fiscale, initiée depuis juin 2016 par des députés républicains et portée par l’administration Trump, prévoyait des changements radicaux dans la collecte de l’impôt des entreprises. Notamment une baisse de l’impôt fédéral sur les sociétés de 35 % à 21 % qui a bien été adoptée. Mais, il s’agit d’une baisse qui ne modifie pas profondément le montant de ce qui est réellement versé par les sociétés. Grâce aux niches fiscales, l’impôt effectif tournait déjà autour des 20 %. En supprimant ou en plafonnant nombre d’exemptions, la nouvelle loi impose un taux nominal qui se rapproche du taux réel. Ce faisant, la nouvelle loi rétablit de meilleures conditions de concurrence entre les entreprises en s’attaquant à certains privilèges fiscaux.

Cependant, l’essentiel du "Border Adjustment Tax" a été abandonné. Il prévoyait une exonération des exportations de biens et de services depuis les USA et imposait une taxation d’un montant de 20 % des importations. Les entreprises qui réalisent leur exploitation sur le territoire étasunien seraient exonérées, au contraire de celles produisant à l’étranger. Le mécanisme est ouvertement protectionniste.

Inciter à produire aux USA

L’objectif était d’accroître l’activité intérieure et de recentrer les investissements étasuniens sur le territoire national. La détaxation de la production intérieure devait permettre une réindustrialisation du pays, grâce notamment au rapatriement, faiblement taxé, des 3 100 milliards de dollars accumulés à l’étranger par les filiales des multinationales US. Ce projet heurtait de front le processus de division internationale du travail et était cohérent avec les décisions précédentes du président Trump de torpiller le Grand Marché transatlantique et l’Alena.

Le "Border Adjustment Tax", abandonné mi-2017, a laissé la place, début novembre, à un projet de loi envisageant de taxer, à un taux de 20 %, les importations intergroupes des multinationales étrangères et des filiales étrangères des multinationales américaines. Cette fois, il ne s’agissait pas de taxer toutes les importations, mais seulement les flux entre les unités d’un même groupe présent aux Etats-Unis. L’objectif était de décourager l’importation de biens intermédiaires fabriqués à l’étranger et de favoriser la production sur le sol étasunien. Cette taxe aurait seulement rapporté au Trésor 155 milliards de dollars sur une période de 10 ans, soit 10 fois moins que le "Border Adjustment Tax". Cependant, l’objectif était moins dans les rentrées fiscales que dans l’incitation à produire aux USA. Ce projet n’a pas passé le cap des Chambres et a laissé la place à une loi fiscale classique favorisant les hauts revenus. Comme dans les réformes précédentes, les capitaux rapatriés, grâce à des taux avantageux, ici de 8 % à 15,5 %, seront seulement des transferts de richesses. Sans opportunité d’investissement, ils iront de nouveau gonfler la bulle boursière.

Une victoire démocrate à la Pyrrhus ?

La lutte, entre les Démocrates et la majorité des Républicains, peut être lue comme un conflit entre deux tendances du capitalisme étasunien, entre celle porteuse de la mondialisation du capital et celle prônant une relance du développement industriel d’un pays économiquement déclinant. Le capital étasunien était jusqu’à présent l’élément moteur et le principal bénéficiaire politique de l’internationalisation. Suite à l’effondrement de l’URSS et l’état de sous-développement de la Chine, les USA ont été même pendant vingt ans la seule superpuissance, un super-impérialisme qui organisait le monde à son profit. L’émergence de la Chine et la reconstitution politique de la Russie a brisé l’omnipotence économique et politique US.

L’enregistrement de ce fait a conduit à une opposition interne aux USA en ce qui concerne la marche à suivre : la fuite en avant dans la libéralisation des échanges ou le protectionnisme. Le problème n’est pas nouveau et a déjà été posé il y a plus d’un siècle par un économiste autrichien Rudolf Hilferding qui, dans son ouvrage "Le capital financier" datant de 1910, constatait que "ce n’est pas le pays du libre-échange, l’Angleterre, mais les pays protectionnistes, l’Allemagne et les Etats-Unis qui devinrent les modèles du développement capitaliste".

Nous sommes arrivés à une situation similaire. En 1910, le pays impérialiste dominant, l’Angleterre, était battu en brèche par les puissances économiques montantes. Aujourd’hui, c’est au tour des USA, de devoir face à la concurrence d’autres pays, principalement celle la Chine.

Si la Grande-Bretagne avait renoncé à être la puissance dominante, en se plaçant sous la "protection" des Etats-Unis. Ce scénario n’est pas de mise dans les relations futures entre les USA et la Chine, alliée à la Russie. Reste alors deux possibilités, celle d’un renouveau économique des USA sur une base protectionniste, tel qu’il est envisagé par une partie des Républicains, ou une conflictualité militaire de plus en plus ouverte, option qui semble être portée par le parti démocrate.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : Impérialisme contre super-impérialisme.